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vendredi, 19 mai 2017

Cinq minutes

En 2050 fut créée une machine qui révolutionna la vie de l’espèce humaine. Elle permettait tout simplement à chacun de connaître le temps qui lui restait à vivre.
Ce jour-là Alfred Pinson, la quarantaine, avait décidé de franchir le pas, « pour rigoler», avait-il annoncé goguenard à sa compagne et à son meilleur ami. Lorsqu’il sortit de la machine, il fut accueilli par un psychiatre, comme cela était la procédure.
« Asseyez-vous M. Pinson.
- Alors ?
- Ecoutez…
- Je comprends que ça vous surprenne, ma grand-mère est centenaire, avec sa sœur jumelle.
- Ha…
- Alors, combien de temps il me reste ? 60 ans ? 70 ? 100 ? Ah ! Ah ! Ah !
- Je vais être franc.
- J’aime ça. Je suis prêt à tout entendre.
Alfred Pinson souriait, sûr de lui.
- Cinq.
- Cinq ans ? demanda Pinson, soudain tout blanc.
- Cinq minutes.
- Cinq minutes ?
- Enfin plus tout à fait maintenant.
- C’est une blague, enfin quoi je suis en excellente santé. Elle déconne complètement votre putain de machine, vous me faites perdre mon temps quoi merde !
- Bernadette.
- Quoi Bernadette ?
- La « machine » comme vous dites s’appelle Bernadette, elle existe depuis 20 ans et n’a jamais été prise en défaut. Elle est parfaitement fiable. 100 %. Aucune erreur M. Pinson. Vous allez mourir d’une mort brutale. « Bernadette » n’en dit pas plus. Sans doute un accident ou quelque chose de ce genre… M. Pinson ? Vous ne vous sentez pas bien ?
Il tremblait Alfred Pinson. Les mains, les pieds, les genoux, le ventre. Et une sueur froide coulait dans son dos.
- Tenez, voici un tranquillisant.
Pinson renversa la moitié du verre sur son pantalon mais réussit tant bien que mal à viser la bouche et à ingurgiter le comprimé.
- Qu’est-ce que je dois faire ?
- Il n’y a pas de règle. Chacun réagit à sa façon, lui répondit le psychiatre en haussant les épaules. En fonction de son histoire, de sa personnalité.
- Je vais appeler ma femme.
- Pour lui dire quoi ?
- Au revoir ; lui dire au revoir.
- Hum.  Elle risque de ne pas vous croire. Ou penser que c’est une blague. C’est une perte de temps, et dans votre cas… Elle l’apprendra bien assez vite.
- Mais je ne vais pas rester assis ici comme un con en attendant.
- Vous voulez manger quelque chose ? Est-ce qu’il y a un plat qui vous ferait plaisir ? Une boisson ?
- Parce que vous croyez que j’ai faim ?
Alfred Pinson hésita.
- Une andouillette sauce moutarde, avec des frites. Et du vin, beaucoup de vin. Je vais me bourrer la gueule tiens, j’en ai plus rien à faire.
Le psychiatre fit non de la tête.
- Vous n’avez pas le temps de vous biturer. L’andouillette c’est trop long à préparer. Vous ne pensez pas à quelque chose de plus simple ?
Pinson s’affaissa sur sa chaise. Son regard croisa celui du psy. Il se redressa.
- Un moment intime avec une femme ?
- Il y a des limites M. Pinson.
- Voir la mer une dernière fois ?
- Pas le temps. Nous sommes à Paris. On peut vous préparer un sandwich.
- Vous vous foutez de ma gueule ! Pas d’andouillette, pas de femme, pas de mer, je vais mourir, et vous me proposez un sandwich ?
- Écoutez, je ne sais pas… C’est la première fois que je suis confronté à une telle situation. Je ne sais vraiment pas quoi vous dire.
- Oui bah écoutez c’est vraiment de la merde votre truc !
Pinson s’éjecta de son siège, fou de rage, souleva le bureau devant lui et le renversa sur l’éminent spécialiste. « Je ne veux pas mourir, t’entends mon gros ? C’est toi qui va crever. » Alfred Pinson était devenu dingue. Complètement incontrôlable. Cela n’échappa pas au psychiatre à genoux parmi le foutoir de son bureau. Il saisit une statuette africaine, un guerrier brandissant une lance, et la balança vers Pinson. Effaré, il vit la lance pénétrer l’œil droit de son patient et ressortir derrière le crâne.
 

jeudi, 18 mai 2017

De dos

de dos rue des frigos paris 13.jpg

Rue des Frigos. Paris 13e

mercredi, 17 mai 2017

Au clair de la lune

L’air était doux ce matin-là. Les oiseaux chantaient et Laurent Tréport sifflait, les mains dans les poches ; il venait de jeter un bâton au fond du jardin et son chien était parti ventre à terre quand le facteur sonna au portail. « Un recommandé pour vous M. Tréport ».
Il signa le reçu et examina l’enveloppe avec l’entête « Institut national de recherche sur le voyage dans l’espace ». « Quesako ? » se demanda-t-il tout sourire. Il saisit le bâton dans la gueule du chien et le renvoya à l’autre bout du jardin. « Aller va chercher Fripouille ». Puis il ouvrit l’enveloppe.
Deux jours plus tard, un mardi. Pluie et vent. L’été était fini.
« Bonjour M. Tréport, je me présente, Franck Lumière, dit l’homme
en refermant la porte d’un bureau blanc immaculé.
- Vous devez vous demander pour quelle raison vous avez été
convoqué à l’INRVE ?
Tréport opina.
- Un peu oui.
- Bien, voilà… Allons droit au but. Vous aimez l’aventure?
- Heu… Ca dépend. Qu’est-ce que vous appelez aventure ?
Lumière sourit.
- L’aventure avec un grand A. Unique. Exceptionnelle ! Une opportunité comme jamais encore un homme n’a eu. Vous avez une chance inouïe M. Tréport.
- Ah ! Etonnant, je n’ai jamais gagné au Loto, répondit Tréport, intrigué. Et je peux savoir de quoi il s’agit ?
- Mais cette chance M. Tréport, il faut savoir la saisir. L’accepter. Lumière s’était penché vers son interlocuteur au-dessus du bureau, puis lentement, en articulant chaque syllabe :
- Prendre conscience du cadeau qui vous est fait.
Tréport, déconcerté :
- Si vous me disiez de quoi il s’agit ?
Lumière s’adossa à son fauteuil et resta silencieux. Puis, dévisageant Tréport :
- Vous avez le vertige ?
- Pas que je sache.
L’homme acquiesça.
- Bon, c’est quoi cette histoire ? Je dois aller bosser moi.
- M. Tréport, je n’irai pas par quatre chemins.
Lumière se leva solennel, et pointa du doigt Laurent Tréport.
- Vous avez été choisi pour participer à un voyage dans l’espace.
Tréport sourit.
- Un voyage dans l’espace ?
- Oui, vous avez bien entendu. Un voyage dans l’espace. Toutes mes félicitations M. Tréport !
- C’est une blague ?
- Pas du tout.
- Mais allez… Elle est où la caméra ?
- Je vous assure. Le logiciel vous a choisi, vous, M. Tréport, pour cette grande aventure.
Tréport s’impatientait maintenant.
- Bon, écoutez, j’ai autre chose à faire que d’écouter vos conneries. Je m’en vais, dit-il en se levant.
- Vous ne pouvez pas partir M. Tréport, répondit froidement Lumière. Vous avez franchi la porte de cet immeuble, et vous ne pourrez plus en sortir. Votre portable a été neutralisé.
Tréport s’assit.
- C’est du délire votre truc. Vous n’avez pas le droit !
- Le droit, le droit… C’est un programme top secret. En liaison direct avec l’Elysée. Il ne sera rendu public que lorsque vous aurez décollé. Rendez-vous compte de la chance que vous avez. Etre le premier homme à partir tout droit dans l’espace.
- Je n’ai aucune intention de partir dans l’espace. J’ai ma vie ici. J’ai un boulot, mon chien, des copains, ma mère vieillissante, c’est n’importe quoi.
- Ne vous inquiétez pas. Tout est prévu. Votre mère sera prise en charge, ainsi que votre chien, Fripouille, c’est ça ?
Tréport se tassa dans son fauteuil.
- Quand à votre travail, ils ont reçu une lettre de démission.
Tréport se sentit mal. Une boule au ventre. Il se redressa.
- Vous avez bien dit « tout droit dans l’espace » ? Donc il n’y aura pas de retour. Vous m’envoyez à la mort ! Vous n’avez pas le droit ! réagit-il.
- Tss Tss. Mais pas du tout, vous aurez de quoi vous nourrir et vous distraire pour au moins 100 ans. Alors vous voyez… Et la mort… sur Terre aussi vous seriez mort.
- Oui, mais je serai seul.
- Ah ça oui. Mais rendez-vous compte M. Tréport, vous allez représenter l’espèce humaine dans l’espace ! C’est extraordinaire ! Des milliers de gens donneraient n’importe quoi pour être à votre place.
- Bah justement, pourquoi moi ?
- C’est le logiciel qui a décidé.
Un silence se fit. Tréport tenta de maîtriser sa respiration, il avait appris cela pendant ses cours de yoga. Il esquissa un sourire :
- Je fume.
- Ah ça, vous ne pourrez pas dans l’engin.
- Je bois.
- Ca non plus. Question de chargement. Trop lourd les bouteilles.
- J’ai fait une dépression l’année dernière.
- Mais tout cela est idéal ! L’être humain a ses petites faiblesses. Et puis concernant l’alcool et la cigarette, considérez que ce voyage représente une chance inouïe pour tout arrêter.
La jambe droite de Tréport était maintenant secouée de mouvements nerveux.
- Mais c’est quoi le but de cette mission ?
L’homme sourit.
- On a reçu il y a peu un message venant de l’espace. Un son. Le but de ce voyage est d’aller à la rencontre de ce son.
- Vous m’envoyez dans l’espace à la rencontre d’un son ?
Lumière acquiesça.
- Vous allez devenir célèbre, très célèbre M. Tréport.
- A quoi il ressemble ce son ?
Lumière sourit, puis d’une voix chaude et rassurante demanda :
- Vous connaissez, bien entendu, « Au clair de la lune » ?
Laurent Tréport haussa les épaules.
- Comme tout le monde.
- Et bien il s’agit tout simplement des six premières notes. « Au clair de la Lun neu… » Vous voyez ?
Tréport voyait. Très bien. C’est à ce moment qu’il commença à perdre les pédales. A crier qu’il voulait rentrer chez lui, se balader dans son jardin, voir son chien Fripouille, ses collègues de boulot. Que l’espace il s’en foutait, qu’il voulait voir un avocat, boire un coup avec son meilleur ami. Cela dura quelques minutes. On lui fit une piqure puis il s’effondra en pleurs. Deux hommes vinrent le chercher et l’amenèrent, dans une grosse voiture noire aux vitres fumées, toute sirène hurlante, faisant fi des embouteillages, à l’aéroport du Bourget. Il fut embarqué à bord d’un jet qui décolla aussitôt pour la Guyane.
C’est en jeep que Tréport, éberlué, arriva sur le pas de tir.
Les énormes moteurs de la fusée rugirent dans le matin paisible, sortant la forêt toute proche de sa torpeur, et un cri profond et tragique s’éleva en trombe vers le ciel.
« France Inter il est 8 heures, le journal.
La fusée Ariane A, A pour Aventure, a lancé il y a quelques heures un homme, un certain Laurent Tréport, volontaire bien entendu, à la rencontre d’un son provenant de l’espace capté il y peu. Il s’agit d’une première dans l’histoire de l’humanité. Ce lancement divise la communauté scientifique, certains pensant que ce projet, sans possibilité de retour, est une pure folie. L’avenir nous le dira. »
 

dimanche, 14 mai 2017

Ouaf !

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Rue des Frigos. Paris 13e

samedi, 13 mai 2017

L'artiste

C’était un jour d’hiver, il ne faisait pas vraiment froid. C’était calme, c’était bien. J’étais installé dans un café sur une vieille banquette, le regard perdu sur le carrefour juste en face, avec le visage qui commençait à bruler derrière la vitre frappée de plein fouet par le soleil.
Une flopée de passants débouchait sur le carrefour après être passés dans la rue à gauche occupée sur toute la largeur par un marché. C’était un beau marché, je ne pouvais le voir en entier, les derniers étals seuls m’apparaissaient, des fruits, mais à la vue des visages réjouis et démarches épanouies, je savais que c’était un marché réussi.
Distraitement je touillais mon café. Beaucoup de belles femmes ce matin là. Il faisait presque doux.
Et puis il est arrivé, un type incroyable. Il est apparu là, juste devant le café puis s’est arrêté au beau milieu du carrefour, une mitraillette entre les mains. Des Oh ! et des Ah ! ont fusé de toutes parts.
L’individu était vêtu d’une grande cape noire qu’il a réajustée après s’être arrêté ; une chevelure abondante, blanche et épaisse, ramenée en arrière, laissait éclater un front creusé de rides si profondes qu’elles semblaient signifier quelque chose. Les passants ont pris peur, certains ont crié, une femme avec un enfant dans les bras, d’autres se sont enfuis en courant, laissant tomber ici et là des sacs pleins d’oranges, de poireaux, de viande, un tas de choses qui ont rendu la chaussée glissante. De nombreuses chutes ont suivi, plus ou moins violentes, auxquelles nous assistions stupéfaits du café. Une panique sans nom.
Alors le type a brandi sa mitraillette vers le ciel puis a crié d’une voix déchirée :
« Silence !  Je veux du silence! »
Les passants se sont jetés à plat ventre sur les oranges, poireaux, fromages, viandes, puis n’ont plus rien dit.
« Et la police ? »
Ce cri faible provenait d’une vieille dame restée debout, n’ayant pu plier ses jambes. Le type s’est tourné vers elle, devenue toute molle ; elle s’est transformée en un petit tas par terre, sur les pavés encore humides, la rosée du matin.
«  Ecoutez-moi bien! Vous allez faire comme si je n’étais pas là. »
Les gens n’ont pas bougé. Dans le café nous étions tous prostrés, même la patronne qui cinq minutes plus tôt râlait contre un commissaire de police qui était entré avec un sandwich pour consommer. « Commissaire, commissaire, j’t’en foutrais moi, j’veux pas l’savoir, des sandwichs, j’en fais. »
Le  type dehors s’est raclé la gorge, puis a roté, un rot puissant qui nous a tous fait trembler.
« Vous allez tous reprendre le cours normal des choses: marcher, acheter, parler, rire, pleurer, faites ce que vous voulez, mais je veux vous voir vivre! »
Il a fait un tour sur lui-même, lentement, en scrutant tout le monde.
« Et quand je crierai « stop», Je ne veux plus voir quelqu’un bouger, plus un geste… compris? »
Un enfant s’est mis à pleurer, sa mère aussitôt l’a fait taire en plaquant sa main contre sa bouche pleine de chocolat.
« Tout le monde debout! »
Les commerçants les premiers se sont relevés puis ont repris leurs activités, les mains tremblantes. « Regardez ces poireaux, ces beaux poireaux », mais ce n’était qu’un murmure.
A leur tour les passants se sont levés en se regardant les uns les autres les yeux ronds. Le type a sorti une buche de son sac en toile puis un marteau, un burin, et il a attendu un moment comme cela en regardant partout autour de lui, la mitraillette posée à ses pieds.
Les gens ont recommencé à marcher, ne sachant trop où aller, les jambes tremblantes et la mâchoire serrée.
« La vie normale, reprenez la vie normale!», a crié le type. Il désignait certains d’entre eux avec son marteau, personne ne disait mot, et soudain :
« Stop! »
Les passants se sont aussitôt arrêtés. Le type a alors fermé un œil, posé la buche sur la charrette d’un marchand de légumes puis il a commencé son travail. Il sculptait le bois, un mégot planté entre ses lèvres, et ne relevait la tête que rarement, comme si d’un seul coup d’œil il pouvait saisir la scène en son entier.
Dans les rues avoisinantes les passants formaient une masse compacte avec des visages effarés, sur lesquels se mêlaient la stupeur, le doute, parfois un sourire nerveux. Les victimes du carrefour elles, étaient dans un état second et tentaient tant bien que mal de rester immobiles. On sentait chez certains hommes une sorte de honte, un malaise qui rayonnait sur leurs figures décomposées à ne rien tenter, à rester comme cela con, sans bouger, la bouche entrouverte.
Soudain le type a jeté à terre ses outils, furieux.
« Je veux de la musique, du Bach, seul Bach pourra m’aider, je n’y arrive pas».
Il y avait de la tristesse dans sa voix, ses yeux brillaient, il tremblait légèrement.
« Qu’est-ce qu’il lui arrive ? m’a demandé une petite vieille assise juste à ma droite. J’ai haussé les épaules sans la regarder.
« Heureusement pour eux, il ne pleut pas », a-t-elle ajouté.
Je l’ai regardé un instant puis il y a eu du bruit dans la rue. Devant la porte d’un magasin de disques, un homme en blouse, le ventre rebondi, a levé la main timidement. Le type a souri et lui a fait un signe comme pour lui demander de lui apporter quelque chose : « Amène ta camelote mon gros !»
Dix minutes plus tard du Bach retentissait dans tout le quartier à en faire péter les vitres, avec ce fou qui dansait maintenant autour de sa sculpture, une danse très lente, les yeux  mi-clos ; il avait l’air heureux. Puis il s’est remis au travail.
Cela a duré une heure environ. Personne n’osait sortir du café de peur de se faire trouer.
Dés qu’il a eu fini, il s’est enfui sans mot dire, son œuvre sous le bras, en laissant sur la charrette ce petit mot griffonné : « Merci ».

vendredi, 12 mai 2017

Hôtel

Passage de crimée, Paris 19e.jpg

Passage de Crimée, Paris 19e

jeudi, 11 mai 2017

La gondole d'Alphonse

Paris, le 1er octobre 2015
 
Monsieur le chef des carabinieri,

Tout d’abord permettez-moi de préciser qu’à l’heure où je vous écris je suis pleinement sain d’esprit et que je n’ai absorbé aucune substance qui pourrait avoir altérer ma conscience, que mon entourage me considère comme ayant la tête sur les épaules et le sens des responsabilités. D’autre part, je suis pleinement conscient que cette lettre pourra me faire passer au mieux pour un touriste victime d’une insolation, au pire pour un dingue. Mais je ne peux plus garder cette histoire pour moi-même. Je n’ai jamais osé la raconter à mes proches ; ils ne m’auraient jamais cru et se seraient peut-être même inquiétés de ma santé mentale. Bref. Alors voilà.
Nous étions en vacances en septembre à Venise. Le 8, alors que je déambulais sereinement dans les ruelles, je suis tombé sur un cul-de-sac, Rio de Ca Garzoni, un petit quai donnant sur un canal tranquille. Il faisait beau, il faisait chaud, le coin était calme. J’ai donc décidé de m’asseoir un moment pour écouter la terre tourner. J’étais là, seul, dans un silence total, perdu dans mes pensées, quand mon regard s’est porté vers la droite, par où un bruit de clapotis se faisait entendre. Une gondole arrivait paisiblement. Mais un détail m’a vite surpris : il n’y avait pas de gondolier debout à l’arrière. J’ai attendu qu’elle se rapproche, qu’elle arrive à ma hauteur ; je me suis levé pour regarder à l’intérieur, à l’avant, à l’arrière : personne, il n’y avait personne à bord ! Elle est passée tranquillement devant moi sans faire de bruit, et j’étais là, abasourdi. Je me suis pincé jusqu’au sang - j’en ai encore la marque sur le bras – mais je ne rêvais pas. Rien à faire. La gondole avançait, seule, majestueuse. Je l’ai suivie des yeux tant que j’ai pu, puis elle a disparu en arrivant dans le Grand canal. Je suis resté un moment debout les bras ballants, ne sachant quoi faire, quoi dire, quoi penser. Sur ce un couple de touristes est arrivé et j’ai quitté le coin, après avoir noté le nom de la ruelle sur un bout de papier.
Voilà. Je dois vous dire que cette histoire m’a laissé perplexe et que j’y pense chaque jour. C’est même devenu une obsession ces derniers temps ; c’est pourquoi je vous écris en désespoir de cause. Auriez-vous une explication rationnelle à ce que j’ai vu ? Avez-vous déjà entendu parler d’une telle histoire ?
 Veuillez agréer, monsieur le chef des carabinieri, mes salutations distinguées.
 
Alphonse Cox
 
 
 
Venise, le 8 octobre 2015

Monsieur Cox,
Autant vous le dire tout de suite, votre lettre me laisse perplexe. C’est la première fois que j’entends parler d’une gondole fantôme. Et cela fait plus de 30 ans que je suis carabinieri à Venise. Monsieur Cox, n’auriez-vous pas le jour de votre « aventure » goûté à quelque vino rosso de notre belle Vénétie ? Un verre, deux verres, on discute, trois verres, et puis un autre, hein, c’est les vacances, on en profite. Alors forcément, avec la chaleur… les hallucinations. D’autre part, cher Monsieur Cox, s’il vous arrive régulièrement de vous asseoir au bord de l’eau pour «écouter la Terre tourner », peut-être devriez-vous consulter un médecin. Parce que voyez-vous, moi, quand je m’assieds au bord de l’eau, c’est pour pêcher, ou pour faire la sieste… jamais je n’ai entendu la Terre tourner. Mon collègue Emilio non plus. Enfin, à tout hasard, j’ai transmis votre lettre au service des archives. Ca va les distraire.
Je vous prie de croire, Monsieur, en mes sincères salutations.
 
Alberto Moretti
 
P.-S. : N’auriez pas vu le gondolier courir sur l’eau derrière sa gondole par hasard ?
Emilio Giovani
 
 
Paris, le 14 octobre 2015

Monsieur Moretti,
J'ose espérer que vous n'étiez pas dans votre état normal lorsque vous avez gribouillé votre lettre, je veux dire votre torchon, en réponse à mon courrier du 1er octobre. Vous ne savez sans doute pas à qui vous avez affaire Monsieur Moretti. Il aurait été plus prudent de votre part de vous renseigner sur mon état civil avant de vous lancer sur les chemins tortueux et périlleux du sarcasme. Le ciel risque fort de s'assombrir au-dessus de votre petite  tête, ainsi que sur celle de votre collègue Emilio Giovani. Vous pouvez lui confier que son post-scriptum m'a fait beaucoup rire. Si si, je vous assure. En imaginant son avenir.
Je ne vous salue pas.
Alphonse Cox
 

16 octobre. Dans un bureau des carabinieri, à Venise. Temps pluvieux, un peu de vent.
"Bien le bonjour messieurs.
- Mais… qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entré ici ? demanda Moretti, stupéfait.
- Alphonse. Alphonse Cox. Lequel de vous deux est Emilio ?
- C’est moi."
Cox plonge la main à l’intérieur de sa veste et en sort un pistolet équipé d’un silencieux. L’effet est impressionnant. Moretti et Giovani se regardent effarés. On entend le clapotis de l’eau en bas dans le canal.
"Tiens, prends ça." Tum ! Tum !
Deux balles dans la tête.
"Et ça c’est pour toi Moretti."Tum ! Tum !
Deux balles dans les parties. Lui et sa femme font lit à part depuis un moment déjà, mais enfin... Alphonse range son pistolet dans sa veste et se penche sur Moretti qui agonise :
"Alphonse n’aime pas qu’on se foute de sa gueule."
Fin d’après-midi, dans le bureau du chef des carabinieri. Il pleut toujours.
« A votre avis patron?
- Hmm...
- C'est un dingue, buter deux flics pour une histoire de gondole fantôme.
- Hmm...
- Ca va patron ?
- Je réfléchis
- Bon, moi j'y vais. A demain.
- Hmm.
 

17 octobre au petit matin. Grand ciel bleu.
« Patron ?
- Oui.
- On n’a rien trouvé sur cet Alphonse Cox. Inconnu au bataillon.
- Normal.
- …????...
- Ecoute-moi Flavio. J’ai réfléchi toute la nuit. Il n’existe pas Alphonse. Il n’y a jamais eu d’Alphonse Cox.
- Je ne comprends pas.
- C’est un rêve, ou un cauchemar, comme tu veux. Nous sommes des personnages dans un rêve.
- C’est une blague ?
- Pince-moi le bras.
- … ???...
- Aller andouille, pince-moi fort le bras. C'est un ordre.
- …
- Plus fort ! Aller quoi, un peu de nerf, vas-y, plus fort.
- Je ne peux pas plus.
- Tu vois : je ne sens rien ! C’est un rêve !
- C’est délirant.
- C’est cette histoire de gondole fantôme qui m’a mis la puce à l’oreille. C’est une vieille légende vénitienne.
- Mais qui rêve ? C’est vous ou c’est moi ?
- Impossible à dire.
- Quand je vais raconter ça à mon amoureuse, elle va fuir à toute jambe.
- Ne lui dis rien. Elle n’existe peut-être pas dans la réalité. Et tu peux te réveiller à tout moment.

mercredi, 10 mai 2017

Moteur !

annecy

mardi, 09 mai 2017

Ma femme est dans le train

18 h 30. Comme toujours dans pareille situation, j’étais arrivé avec un peu d’avance ; on ne sait jamais ce qui peut arriver en cours de route.
Son train devait arriver à 18 h 45. Voilà une semaine qu’elle était partie chez une amie d’enfance à Thonon-les-Bains. Durant notre vie de couple, très rares furent nos séparations. L’un sans l’autre est perdu, comme projeté dans le vide.
Ce jour de novembre j’arpentais le quai avec une certaine appréhension. Un petit serrement au cœur. Peu de gens étaient présents, la gare était triste. De temps en temps une annonce prévenait de l’arrivée d’un train. Je jetais régulièrement un œil sur l’immense pendule installée au-dessus du panneau « Arrivées grandes lignes ». Elle me fascinait. La grande aiguille devait être plus grande que moi…
Un homme âgé était assis sur un banc, les yeux dans le vague. La pendule indiquait tranquillement  18 h 43. Le quai était toujours aussi désert.
18 h 44. Le train allait arriver d’une seconde à l’autre. Je ne savais plus quoi faire de mes mains. Toujours ce nœud au ventre.
18 h 45. Toujours rien. Personne. Un ballon roula jusqu’à moi ; je tapai dedans en direction d’un gamin.
18 h 46. Aucune annonce dans les haut-parleurs. Aucun train à l’horizon. Des palpitations. Le panneau des arrivées indiquait bien « Arrivée de Thonon-les-Bains 18 h 45, voie 3 ».
J’étais devant la voie 3. Aucun retard de prévu. L’homme du banc était toujours là, les mains posées sur les genoux. « C’est quoi ce foutoir ? ». N’y tenant plus, je m’approchai de lui.
« Excusez-moi monsieur, mais vous attendez quelqu’un vous aussi ?
Il me regarda et acquiesça.
- Le train semble avoir du retard,  ajoutai-je.
- Vous pouvez le dire ; il n’est jamais arrivé.
Sa voix était calme.
- Pardon ?
- Vous m’avez bien entendu. Le train de 18 h 45, celui que vous attendez, n’est jamais entré en gare.
Je regardai un instant puis, mal à l’aise, je tournai la tête vers les rails.
- Mais enfin c’est ridicule, ma femme est dans le train.
Le bras que je tendais vers le bout du quai flottait dans l’air.
Il va arriver. Il va entrer dans cette maudite gare. Avec du retard. Mais il va arriver. »
L’homme haussa ses épaules d’oiseau. Il devait être fou. Un malade. Tout va rentrer dans l’ordre. J’inspirai une grande bouffée d’air.
Un type, petit, vouté, passa non loin. Un employé de la SNCF ! En quelques enjambées j’arrivai à sa hauteur.
« Monsieur !
- Oui ?
- Le train de 18 h 45.
- Et bien ?
- Il n’est pas arrivé ! Que se passe-t-il ?
D’un geste vif il releva sa casquette.
- Mais si. Bien sûr qu’il est arrivé. 
- Ecoutez, je suis là depuis une demi-heure, je n’ai pas pu le rater, c’est impossible.
- La preuve que si !
Il me dévisagea, puis, un rictus sur ses lèvres en cul de poule :
- Monsieur, faites un effort. Ce train est entré en gare. Vous ne l’avez pas vu, c’est tout. Comme ce vieux monsieur. »
Il se rapprocha de moi et murmura :
- Il n’a pas toute sa tête.
Puis il me fit un clin d’œil.
Je ne savais plus quoi dire.
Je fermai les yeux. J’allais me réveiller, prendre un petit-déjeuner, une bonne douche bien chaude. Sur le chemin de la gare, j’achèterais un bouquet de tulipes. Puis, en regardant ma femme descendre du train, plus séduisante que jamais, je penserais : « Tu es l’homme le plus heureux du monde. »
« C’est comment votre nom ?
Sa vois nasillarde me ramena à la réalité. Avec des gestes saccadés, le type de la SNCF sortit de sa besace un gros cahier, avec inscrit « Train de 18 h 45 » sur la couverture, qu’il ouvrit religieusement. J’étais vidé. Je voulais être nulle part. Revoir ma femme.
- Alors votre nom, c’est comment ?
- Pourquoi voulez-vous le savoir ?
- C’est pour l’inscrire dans ce cahier. Le cahier des gens qui n’ont pas vu le train de 18 h 45. Vous voyez ce dingue sur son banc, il n’a jamais voulu signer. Regardez où ça l’a mené.
Le petit homme releva la tête dans ma direction. Il jubilait. Ses pieds frappaient en cadence le quai.
- Alors ce nom ? Hin! Hin ! Hin ! Ca vient ? Hin ! Hin ! Hin !
Son rire sadique me glaça. Personne alentour. Je quittai la gare précipitamment.
Sa voix haut perchée me poursuivit jusque dans la rue puis s’estompa.
Aujourd’hui j’attends toujours ma femme. J’ai quitté boulot, appartement, amis, et me suis installé sur un banc de la gare de Lyon, devant l’arrivée des grandes lignes. On fait la manche à tour de rôle avec le vieil homme. Et on joue aux dés.

lundi, 08 mai 2017

Amarres larguées

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dimanche, 07 mai 2017

La mouche rêveuse

 « Tu imagines Blandine !
- Qu’est-ce-que j’imagine ?
La femme, ronde, les joues heureuses, des bigoudis perdus dans les cheveux, lui tournait le dos.
- Tu imagines, un monde sans vaches, sans blé, sans tracteur.
L’homme se tenait la tête entre les mains. Les quelques mèches grises restées plantées sur son crane semblaient attirées par le plafond où une ampoule recouverte de poussière, suspendue à des fils électriques, distillait une lumière jaune.
Sur une toile cirée à carreaux rouges et blancs étaient posés deux couverts.
Blandine, occupée à touiller dans une casserole sur le gaz,  haussa les épaules.
- Tu te rends compte Blandine, je serais assis sur le rocher là-haut.
Son bras indiquait une direction par la fenêtre.
- Mange ta soupe Marcel, je vais amener le pot-au-feu.
La femme retira une cuillère en bois de la marmite, goûta - un cornichon tomba sur le carrelage - hocha la tête puis éteignit la cuisinière. En quelques secondes le cornichon fut avalé par Pollux qui se lécha les babines avant de retourner s’affaler sur le paillasson. Il soupira.
- Et sur ce rocher dominant la vallée, je pourrai contempler le monde, tel un berger.
L’homme haussa les sourcils, soulignant des rides.
- Dis Marcel, t’es pas bien ce soir ou quoi ?
- Mais si, mais si. C’est la vie Blandine, des moments comme ça.
- Aller mange ta soupe, elle va être froide.
Blandine enleva son tablier, le pendit à un clou, attrapa la marmite fumante, l’apporta à table puis s’assis près de son mari.
- Marcel ! Qu’est-ce que tu as ce soir ? T’es pas bien ! Ta soupe est froide, toi qui en raffoles d’habitude.
Pollux s’extirpa de sa somnolence et se rapprocha de la table.
- C’est marrant la vie, souffla Marcel.
- D’accord, d’accord, aller mange.
Blandine servit une assiette et la déposa devant Marcel.
- Tu sais Blandine…
- Quoi ?
- Je crois que je suis un poète.
- Poète, toi ?
Elle s’arrêta de manger et scruta son mari, inquiète.
- Marcel, ça ne va pas toi ce soir. Tu veux que j’appelle un médecin ?
Il repoussa son assiette en secouant la tête.
- Je ne suis pas malade Blandine. C’est pas une maladie. Je sens quelque chose là en moi.
Il désignait son ventre.
- Bon d’accord t’es un poète. Et alors, ça ne t’empêche pas de manger. Ca mange un poète.
- Et ça boit aussi, ajouta-il en vidant son verre de rouge.
- C’est sûr. T’as pas attendu d’être poète pour ça.
Il haussa les épaules, poussa un soupir, se leva puis se dirigea vers le buffet l’air décidé. Pollux gémit dans son sommeil. Marcel sortit des feuilles du buffet.
- Ton assiette va être froide
- Ca n’a pas d’importance Blandine, ça n’a vraiment pas d’importance. Ecoute plutôt ça.
Il inspira une bouffée d’air puis se lança :
«  La petite jupe bleue
virevolte dans la rue
et sème les « moi ! ». »
Les moi, en deux mots, précisa Marcel.
Blandine, soupçonneuse :
- C’est qui la petite jupe bleue ?
- C’est personne. Une image.
- C’est pas la jeune fille des voisins ?
- Mais non, qu’est-ce que tu vas chercher. Ecoute la suite.
- Pas question ! Tu vas trop loin. Qu’est-ce que c’est que ce truc de petite jupe bleue ?
- Quel truc ? Il n’y a pas de truc ! gémit-il. C’est le début du poème. Essaye de t’élever un peu Blandine, il n’y a pas que la ferme dans la vie. Le tracteur et les vaches, les champs.
- A propos faut que tu changes les embouts.
- Les embouts ?
- Les embouts de la trayeuse, ils sont usés.
- Blandine ! cria Marcel. Elle sursauta, sa cuillère rebondit à terre. De la sauce était tombée sur la table.  Pollux ouvrit les yeux. Il jeta la gueule vers une mouche rêveuse – elle sifflait un petit air tendre – qui effectua un looping puis se dirigea vers la tache.  Le chien reposa la tête entre ses pattes et ferma les yeux.
- Marcel, pourquoi tu cries comme ça. Tu me/
- Marcel ! Marcel ! Il n’y a plus de Marcel, il y a le poète Marcel ! s’exclama-t-il en désignant les feuilles les mains tremblantes. Le grand poète Marcel, dont tout le monde parlera ! Et il frappa brutalement la table.
La mouche rêveuse n’eut pas le temps de finir son gueuleton, touchée par la lourde main. Son vol était désormais chaotique. Elle ne sifflait plus.
- Tout le monde me vénérera, tous à mes pieds. Toi la première Blandine.
- Tu me fais peur Marcel, calme-toi.
- A mes pieds Blandine ! cria-t-il.
- Marcel !
- Blandine ! trancha-t-il, l’index pointé sur ses pieds.
- A mes pieds, tout de suite !
- Ecoute, t’es pas bien/
- La question n’est pas là, lança-t-il d’une voix grave. Ce n’est pas toi qui va me dire si je suis bien ou pas. Agenouille-toi aux pieds du poète Marcel.
La mouche s’écrasa devant le chien sans un bruit. Il l’attrapa d’un coup de langue.
- Oui Marcel…
- Aller !
- Non. Je ne peux pas. C’est ridicule. Son menton tremblait et elle se frottait les mains.
- Blandine, clama Marcel, que la honte s’empare de ton âme. Tu ne mérites plus…
- Je… je… je ne… je ne mérite plus quoi ?
- Tu ne mérites plus de vivre.
- Mais qu’est-ce que tu racontes ? Elle pleurnichait. Les yeux de son homme brillaient.
Le chien avait avalé la mouche.
- Arrête. Je t’en supplie. Tu… Tu n’es plus toi. Marcel !
Les voisins entendirent deux coups de fusil, suivi d’un troisième peu après. Arrivés en catastrophe à la ferme, ils découvrirent les deux corps. Un cahier finissait de se consumer dans l’évier.

samedi, 06 mai 2017

Regard

Rue des Fillettes. Paris 18e. 2016.jpg

Rue des Fillettes. Paris 18e

jeudi, 04 mai 2017

Courage fuyons

Dimanche matin, neuf heures. Grand ciel bleu. Je suis parti me balader. J’ai rencontré un pigeon qui courait derrière une pigeonne, sur la chaussée, il n’y avait pas de voitures à cette heure, seulement le soleil. Il zigzaguait pour rester dans ses traces, pour ne pas en perdre une miette ; l’érection matinale. Malgré ses avances tendres et délicates, la pigeonne gardait un espace rigoureux entre eux deux. Puis elle s’est envolée. Clap, Clap…
Un grand silence s’est installé. Je me suis arrêté. J’ai souffert pour lui, pauvre diable. Nous avons échangé un regard. Puis j’ai repris ma balade avec le pigeon à mes côtés qui se dandinait tant qu’il pouvait pour rester à mon niveau. 
Beaucoup de passants ; ils paraissaient heureux et déambulaient les mains dans les poches. J’ai commandé un café à une terrasse, le pigeon à mes pieds, allumé une cigarette, puis suis tombé amoureux.
La jeune bouchère en face, derrière sa vitrine. Nos regards se sont croisés, très peu de temps, mais la décharge a été foudroyante. Seule la rue nous séparait, et je percevais une onde magique qui nous unissait, ténue, mais elle existait bien.
J’ai bu une gorgée de mon café ; une nouvelle fois la jeune fille m’a regardé. L’onde magique ne faisait que s’amplifier. Un steak lui a échappé des mains et s’est écrasé sur le carrelage brillant. La patronne, derrière sa caisse, a haussé les épaules ; j’ai entendu ce que la jeune bouchère lui a répondu, pourtant cela paraissait impossible vu la distance, mais il y avait cette onde, là, entre nous, qui devenait presque palpable.
« Je m’excuse », a-t-elle murmuré d’une voix douce, très douce.
Sans doute pour se réconforter elle a tourné la tête dans ma direction et nos regards se sont à nouveau rencontrés ; elle avait les yeux bleu-vert.
L’onde prenait de l’ampleur, elle formait à présent un léger voile au travers de la rue, et les passants ralentissaient en la traversant. Certains me jetaient un coup d’œil discret ; je n’étais plus étranger à toute cette histoire.
Cela peut paraître surprenant, mais les clients qui ressortaient de la boucherie et qui avaient été servis par la jeune bouchère semblaient plus heureux que les autres, ceux servis par le patron. J’en étais jaloux. Jaloux de ce gros bonhomme par exemple qui a franchi tout souriant le seuil de la boutique après avoir, c’était certain, sans le vouloir, frôlé la jeune fille.
Dans la rue les passants commençaient sérieusement à s’étonner de cette onde et en parlaient entre eux; la situation devenait gênante. J’ai tenté de penser à autre chose, se dire que finalement… que la vie… que cette jeune bouchère… que tout cela… mais le phénomène ne faisait qu’empirer. J’ai toussé et écrasé ma cigarette ; elle me regardait désormais sans aucune gêne, un filet-mignon dans les mains. J’avais chaud, j’avais froid, j’ai soutenu son regard. Elle a esquissé un sourire puis remis ses cheveux en place délicatement ; ses yeux étaient devenus brillants.
Les passants n’osaient plus traverser l’onde qui était devenue dense, et me scrutaient. Je ne me sentais pas bien du tout. J’avais du mal à respirer. Je me suis levé précipitamment et suis parti en courant sans même un regard dans sa direction. Le pigeon m’a rattrapé en secouant la tête, dépité.

mercredi, 03 mai 2017

Blessure

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Rue de Seine. Paris 6e

lundi, 01 mai 2017

En finir avec ce couillon

« La Terre chavire. »
Il se tenait sur le trottoir, un grand manteau noir, une tête de rapace, quelques cheveux encore, l’œil qui suivait les passants qui se hâtaient devant cet hurluberlu aux paroles décousus.
« Personne pour la rattraper… tout doucement, avec un brin d’ironie… elle s’arrête de tourner. »
Il faisait de grands gestes avec les bras, des ronds, des boucles. Ses yeux scrutaient homme, femme, enfant, et tous fuyaient ce regard perçant.
« Trop tard pour les regrets, les regards… l’amour. Il est trop tard pour vivre… imbéciles que vous êtes, votre fin est là. »
Balbuzard se moucha sur le revers de son manteau, arbora un léger sourire puis pointa du doigt un homme d’une cinquantaine d’années portant beau.
« Vous monsieur, oui vous…. »
L’homme voulut presser le pas mais, comme dans un cauchemar, ne faisait que ralentir. D’un coup il se figea, cela dura quelques secondes, puis il se remit en route, vouté, résigné ; une coquille vide. Il passa son chemin.
Balbuzard rit, sardonique.
« Embrassez-vous ! Dansez!… Saoulez-vous… Aimez-vous… une dernière fois… »
Subitement il s’assit sur le bord du trottoir, épuisé, le regard perdu.
« Bonjour », dit un homme derrière lui. Balbuzard se retourna et marmonna quelques mots incompréhensibles.
« Je vous regarde depuis un bon moment, enfin je veux dire je sens quelque chose qui émane de vous, oui, je ne sais pas quoi, poursuivit l’homme.
- Hum. » « Qu’est-ce qu’il me veut ce gus ? » se demanda Balbuzard.
L’homme s’approcha, lui tendit la main :
« Je vous offre un verre. »
Balbuzard haussa les épaules.
« Un verre de vin, venez, on va boire un verre au café là-bas. »
Alors Balbuzard se leva lentement, regarda vers la terrasse au bout de la rue et se mit à marcher, penché en avant, sans attendre l’homme qui le suivit.
Ils s’attablèrent à la terrasse du café.
« Je vole l’âme des passants », dit l’homme.
- Quoi ? Balbuzard sursauta, soudain réveillé.
- Pas de panique ! Pas celles de n’importe quel passant, non… celles que je choisis. »
Balbuzard dévisagea son voisin. « Qui c’est ce crétin ? » se dit-t-il. Pour qui ce prend-t-il ? Il va me faire de la concurrence. C’est moi le voleur d’âme. »
Un silence. Ils burent un coup, puis l’homme reprit :
« Je repère le passant au bout de la rue, là-bas, puis je le fixe, très fort, dans les yeux.
- Hum…
- Alors il ne peut plus m’échapper. Quand il passe devant le café il n’a plus d’âme. Ce n’est pas douloureux ; il ne s’en aperçoit pas, il n’a plus d’âme, c’est tout.
- Ah, intéressant.
- Vous êtes le premier à qui je raconte tout cela. Je ne sais pas pourquoi mais je sens que je peux vous faire confiance. J’avais besoin de me confier à quelqu’un.
- Dans les yeux ? demanda Balbuzard.
- Dans les yeux. Je l’accroche par les yeux, il suffit de très peu de temps, quelques pas, et hop ! Son âme s’envole pour atterrir dans cette boîte ! » L’homme avait haussé le ton et sorti une tabatière d’une poche. Puis il tourna subitement la tête vers Balbuzard qui fuya le regard
- Et vous ?
- Moi ?
-Que faites-vous ?
- Oh, moi…
Un silence.
- C’est cruel tout de même, reprit Balbuzard qui semblait soudain s’amuser.
- Cruel ?! Etes-vous fou ? »
L’homme devint blême. Ses doigts s’étaient crispés sur la tabatière.
« Rien n’est moins cruel que de voler une âme. Puisque je vous dis que mes vict… mes proies… enfin,… ils ne ressentent rien. C’est une petite mort, une mort douce »
Son regard se perdit sur un chien vagabond.
« Ils ne ressentent absolument rien.
- D’accord, d’accord, dit doucement Balbuzard. Et qu’en faites-vous de toutes ces âmes ?
L’homme se calma et esquissa un sourire.
- Cela dépend.  Les bonnes, j’en fais collection, dans des bocaux posés sur une étagère, quand aux autres…
- Les autres ?
- Pffft !…
Sa main fit un grand geste désordonné et frôla le visage de Balbuzard.
- Excusez-moi.
- Pfffft ? C’est-à-dire ?
- Je les brûle. »
Un silence.
Leur regards se séparèrent, chacun dans une direction opposée, puis se croisèrent de nouveau.
« Vous savez, je ne suis pas spécialement heureux de faire cela ; c’est plus fort que moi. »
L’homme but un peu de son vin.
« Et puis il y a des âmes dont on ne soupçonnait pas la richesse, chez des individus d’apparence quelconque. Ce sont les plus surprenantes car emprisonnées des années et des années elles se libèrent soudain. Alors là…
- Alors là ?
- Alors là il faut faire attention, très attention, c’est la débandade, la fuite, l’ivresse ; elles ne demandent qu’une chose, c’est de s’évader.
Il reprit sa respiration.
- Et les âmes perdues, vous en faites quoi ? demanda Balbuzard.
- Ah je vois que vous êtes intéressez.
Balbuzard haussa les épaules.
- Comme ça.
 « Les âmes perdues aussi sont très belles, très attachantes. Mais celles-ci, on ne sait jamais comment les attraper ; elles vous glissent entre les doigts, elles sont très fragiles ; ce sont peut-être celles que je préfère, oui… sans aucun doute ; il faut prendre mille précautions pour ne pas les froisser, les abîmer…
« Bon il est temps d’en finir avec ce couillon. » se dit Balbuzard.
- Regardez-moi bien monsieur.
L’homme tourna la tête vers Balbuzard.
- Vous me prenez pour un fou, c’est ça ? Vous ne me croyez pas. Qu’est-ce que vous f… » L’homme se figea sur sa chaise quelques secondes, les yeux grand ouverts. Puis se leva, soudain vouté, une coquille vide qui alla se perdre dans la foule.
Balbuzard se leva, régla les consommations et alla rejoindre son bout de trottoir. « On aura tout vu. C’est ma rue ici. Non mais des fois. »

vendredi, 28 avril 2017

Réflexion

Rue Grégoire de Tours. 6e. 2016.jpg

Rue Grégoire de Tours. 6e.

mercredi, 26 avril 2017

J'étais une statue

 C’était le premier jour du printemps, une soirée douce. Je me baladais sur les quais de la Seine, les mains dans les poches, quand une pluie fine et tiède est arrivée. Je me suis réfugié sous le pont de la Concorde en compagnie d’un chat blanc ; il me regardait d’un sale œil. J’ai fait un tour sur moi-même pour explorer les alentours et j’ai entendu pchhhht ! Le chat avait disparu par une petite cavité dans un mur en pierres. Je me suis retrouvé seul sous ce pont. Le fleuve massif se séparait en deux contre le pilier tout proche dans un vacarme assourdissant qui m’a figé sur place. J’étais sidéré par ces milliers de mètres cube d’eau et ce bruit pénétrant tout droit sorti des entrailles de la Terre. Je me suis assis sur une bitte d’amarrage, les jambes croisées ; une statue, j’étais devenu une statue. Cet état de torpeur n’était pas désagréable. « Surtout ne bouge pas », ai-je pensé. Il faisait de plus en plus sombre, il pleuvait toujours, et j’étais comme soudé au quai.
« Un homme à la mer ! »
C’était une femme qui venait de crier en se penchant sur la balustrade du pont, au-dessus de moi. Un cri féroce. « La Seine la mer ! » ai-je pensé. Après avoir fouillé un moment dans l’obscurité, j’ai vu deux bras affolés à la surface de l’eau, deux mains qui cherchaient je ne sais quoi dans le vide.
J’étais une statue, je ne pouvais donc pas réagir, crier pour que cet homme sache que quelqu’un assistait à son agonie. « Merde, je me suis dit, on ne tombe pas impunément d’un pont ; il s’est jeté à l’eau avec le but de se supprimer. Alors pourquoi remue-t-il ainsi les bras ? Qu’il se laisse couler doucement vers le fond. » 
Mais non, ce pauvre homme se débattait tant qu’il le pouvait, le courant était violent ; il est passé devant moi la tête hors de l’eau, le regard fou, en me fixant. J’ai craqué, et je lui ai crié :
« Je ne peux pas vous aider, je ne suis qu’une statue.
- Au sec… help !… hoo…
« Je ne peux pas », j’ai gueulé. Le vacarme du fleuve était assourdissant, je ne savais pas s’il pouvait m’entendre.
« Au sec… Hel… Help !…
Puis j’ai plongé, sans réfléchir, je serai une statue une autre fois ; on ne peut jamais être tranquille.

mardi, 25 avril 2017

Y'a un problème ?

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lundi, 24 avril 2017

Joyeux anniversaire

Ce jour-là c’était son anniversaire ; il glissa une pièce dans l’appareil à musique un sourire figé sur les lèvres, un paquet de tristesse dans les yeux.
Les notes jaillirent, d’abord dans le désordre, l’appareil était ancien, puis cela s’arrangea. De toutes les façons cela n’avait pas grande importance, la musique était bien là, il la reconnaissait. Dans le bistrot il n’y avait pratiquement personne, un couple, la cinquantaine, fêtait quelque chose au fond de la salle avec du vin, et la femme souriait doucement,  nostalgique.
Il se mit à bouger, il était soûl ; il pleuvait doucement dans la rue ; les hanches qui se balancent, le sourire béat, les yeux un peu perdus.
Il dansait seul, comme cela, dans la grande pièce du café, avec une bière qui l’attendait calmement sur le comptoir. C’était son anniversaire. Il avait bien le droit d’en profiter un peu, histoire de s’en souvenir au moins un jour, peut-être deux, et se dire qu’il l’avait bien fêté.
Alors il dansait, ses bras étaient pris de soubresauts sur une note, toujours la même, lors du refrain qu’il avait dû connaître par cœur. Seulement ce soir là il ne se souvenait pas de toutes les paroles, alors il les fredonnait :
« Tcha la la la la » criait-il dans le café. Le couple au fond se regardait dans les yeux, deux mains enlacées sur la table.
Il sortit d’un coup du café en gueulant « Vive moi !», « Vive moi !» sous la pluie.
Puis il s’est écroulé dans le caniveau.
Il ne voulait pas se laisser photographier, je lui ai payé un verre ; il a fallu que je boive aussi, du rouge que la patronne a sorti de derrière la machine à café. Encore un autre puis il m’a dit « attends, j’me fais beau. » Il a réajusté son écharpe entre deux gorgées, a toussé un peu, remis son béret correctement ; il voulait aussi cirer ses chaussures, je lui ai dit que ce n’était pas la peine, qu’on s’en foutait, mais il a insisté. La patronne lui a prêté un chiffon, on a rebu un verre ; je commençais à me sentir bien, lui aussi je crois, il a raconté une blague, je n’ai rien compris, j’ai souri en posant mon verre sur le comptoir. Il a dit « on r’met ça » alors la patronne lui a fait remarquer que sa braguette était ouverte, qu’il avait l’air con à sourire comme ça, et que moi aussi je ne devais pas être très bien pour vouloir prendre un tel type en photo.

dimanche, 23 avril 2017

Baiser

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Rue de l'Évangile, Paris 18e