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dimanche, 02 avril 2017

Et voilà

Dans le café, peu de monde, quelques habitués, une femme avec un foulard et un chien, la patronne, le fils de la patronne. Au fond de la salle deux enfants jouent. Ils sont seuls sous le regard bienveillant de la patronne.
Deux petits vieux entrent lentement, l’un sent la pisse, un léger parfum qui le suit et reste un instant en suspend devant mes narines jusqu’à ce qu’un faible mouvement d’air ne le pousse plus loin, vers le fond de la pièce, où ils s’assoient
Ils ne parlent pas, tout juste ont-ils un mouvement de la tête pour la patronne. Le plus vouté pose ses mains recroquevillées sur le bord de la table puis me jette un regard. L’autre sort un paquet de cigarillos d’une des poches de son veston et le dépose sur la table.
Ils commandent deux ballons de côtes-du-rhône. La femme au foulard descend du tabouret, laisse quelques pièces sur le comptoir et sort. Son chien résiste, elle tire sur la laisse, les quatre pattes glissent sur le carrelage puis se mettent en route.
Je finis mon café, croise le regard du petit vieux vouté. J’allume une cigarette et l’allumette grille dans le cendrier. C’est un ancien cendrier, bleu usé, ça ferait une belle photo, ou un beau dessin. Je tente le coup, d’abord de profil, de trois quart, puis l’abstrait… j’abandonne, je commande un autre café.
Les deux petits vieux ne parlent pas. Le plus vouté a le regard dans le vide, l’autre fume le cigarillo.
Entre une femme, les deux enfants crient « Maman ! » ; elle est chargée, deux sacs pleins, elle sourit à ses enfants, pose ses sacs, se penche en avant les bras tendus, les embrasse, commande un café puis discute avec la patronne. Alors les enfants traversent la salle du café et reprennent leur jeu.
Les petits vieux se lèvent et traversent la salle, pas à pas, , puis ils disparaissent dans la rue. Les deux enfants arrêtent leur jeu pour prendre d’assaut leur table, une chaise bascule, la mère accourt et récupère l’enfant juste à temps.
La luminosité aveugle Léon et Dimitri pendant les premiers pas dehors, puis très vite ils cessent d’écarquiller les yeux.
Dimitri :
« Je me sens vieux, il y a des choses auxquelles je ne peux plus me faire. »
Il n’y a pas grand monde sur le trottoir, quelques voitures passent dans la rue.
Léon hoche la tête :
«Hum…
- Il va bien falloir que je quitte tout cela un jour… les balades, les cafés, les rues, les passants.
- Tu y penses ?
- Oui.
- Souvent ?
- De plus en plus souvent. »
Dimitri tourne la tête vers son ami :
« Ca m’arrive aussi.  Je me suis toujours dit que j’avais le temps d’y penser… Ca arrive vite… Je n’aurai bientôt plus le temps d’y penser.
Léon sourit.
- Ca te fait rire ? demande son copain.
- Ca ne sert à rien d’y penser. Ces arbres, ces visages, ces fleurs, ces rires, ces larmes, il faut en profiter jusqu’au bout, à quoi cela sert d’y penser. C’est ça qui est usant.
Il tire une bouffée de son cigarillo.
- Je riais parce que je m’imaginais en train d’y penser, tu vois, comme nous actuellement, et hop ! je disparaissais. Mourir en y pensant ; ce serait vraiment ridicule.
- Ridicule, ça oui. »
A l’autre bout de la rue un bus chargé arrive. Il avance vite, très vite, trop vite certainement, parce que dans le virage il se renverse ; le chauffeur n’y peut rien, il grimace le cou tendu, les veines gonflées, les yeux exorbités. Le bus tombe sur le côté, écrabouillant les deux petits vieux.

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