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vendredi, 28 avril 2017

Réflexion

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Rue Grégoire de Tours. 6e.

mercredi, 26 avril 2017

J'étais une statue

 C’était le premier jour du printemps, une soirée douce. Je me baladais sur les quais de la Seine, les mains dans les poches, quand une pluie fine et tiède est arrivée. Je me suis réfugié sous le pont de la Concorde en compagnie d’un chat blanc ; il me regardait d’un sale œil. J’ai fait un tour sur moi-même pour explorer les alentours et j’ai entendu pchhhht ! Le chat avait disparu par une petite cavité dans un mur en pierres. Je me suis retrouvé seul sous ce pont. Le fleuve massif se séparait en deux contre le pilier tout proche dans un vacarme assourdissant qui m’a figé sur place. J’étais sidéré par ces milliers de mètres cube d’eau et ce bruit pénétrant tout droit sorti des entrailles de la Terre. Je me suis assis sur une bitte d’amarrage, les jambes croisées ; une statue, j’étais devenu une statue. Cet état de torpeur n’était pas désagréable. « Surtout ne bouge pas », ai-je pensé. Il faisait de plus en plus sombre, il pleuvait toujours, et j’étais comme soudé au quai.
« Un homme à la mer ! »
C’était une femme qui venait de crier en se penchant sur la balustrade du pont, au-dessus de moi. Un cri féroce. « La Seine la mer ! » ai-je pensé. Après avoir fouillé un moment dans l’obscurité, j’ai vu deux bras affolés à la surface de l’eau, deux mains qui cherchaient je ne sais quoi dans le vide.
J’étais une statue, je ne pouvais donc pas réagir, crier pour que cet homme sache que quelqu’un assistait à son agonie. « Merde, je me suis dit, on ne tombe pas impunément d’un pont ; il s’est jeté à l’eau avec le but de se supprimer. Alors pourquoi remue-t-il ainsi les bras ? Qu’il se laisse couler doucement vers le fond. » 
Mais non, ce pauvre homme se débattait tant qu’il le pouvait, le courant était violent ; il est passé devant moi la tête hors de l’eau, le regard fou, en me fixant. J’ai craqué, et je lui ai crié :
« Je ne peux pas vous aider, je ne suis qu’une statue.
- Au sec… help !… hoo…
« Je ne peux pas », j’ai gueulé. Le vacarme du fleuve était assourdissant, je ne savais pas s’il pouvait m’entendre.
« Au sec… Hel… Help !…
Puis j’ai plongé, sans réfléchir, je serai une statue une autre fois ; on ne peut jamais être tranquille.

mardi, 25 avril 2017

Y'a un problème ?

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lundi, 24 avril 2017

Joyeux anniversaire

Ce jour-là c’était son anniversaire ; il glissa une pièce dans l’appareil à musique un sourire figé sur les lèvres, un paquet de tristesse dans les yeux.
Les notes jaillirent, d’abord dans le désordre, l’appareil était ancien, puis cela s’arrangea. De toutes les façons cela n’avait pas grande importance, la musique était bien là, il la reconnaissait. Dans le bistrot il n’y avait pratiquement personne, un couple, la cinquantaine, fêtait quelque chose au fond de la salle avec du vin, et la femme souriait doucement,  nostalgique.
Il se mit à bouger, il était soûl ; il pleuvait doucement dans la rue ; les hanches qui se balancent, le sourire béat, les yeux un peu perdus.
Il dansait seul, comme cela, dans la grande pièce du café, avec une bière qui l’attendait calmement sur le comptoir. C’était son anniversaire. Il avait bien le droit d’en profiter un peu, histoire de s’en souvenir au moins un jour, peut-être deux, et se dire qu’il l’avait bien fêté.
Alors il dansait, ses bras étaient pris de soubresauts sur une note, toujours la même, lors du refrain qu’il avait dû connaître par cœur. Seulement ce soir là il ne se souvenait pas de toutes les paroles, alors il les fredonnait :
« Tcha la la la la » criait-il dans le café. Le couple au fond se regardait dans les yeux, deux mains enlacées sur la table.
Il sortit d’un coup du café en gueulant « Vive moi !», « Vive moi !» sous la pluie.
Puis il s’est écroulé dans le caniveau.
Il ne voulait pas se laisser photographier, je lui ai payé un verre ; il a fallu que je boive aussi, du rouge que la patronne a sorti de derrière la machine à café. Encore un autre puis il m’a dit « attends, j’me fais beau. » Il a réajusté son écharpe entre deux gorgées, a toussé un peu, remis son béret correctement ; il voulait aussi cirer ses chaussures, je lui ai dit que ce n’était pas la peine, qu’on s’en foutait, mais il a insisté. La patronne lui a prêté un chiffon, on a rebu un verre ; je commençais à me sentir bien, lui aussi je crois, il a raconté une blague, je n’ai rien compris, j’ai souri en posant mon verre sur le comptoir. Il a dit « on r’met ça » alors la patronne lui a fait remarquer que sa braguette était ouverte, qu’il avait l’air con à sourire comme ça, et que moi aussi je ne devais pas être très bien pour vouloir prendre un tel type en photo.

dimanche, 23 avril 2017

Baiser

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Rue de l'Évangile, Paris 18e

vendredi, 21 avril 2017

C'est pour ton bien

« Aller, laisse tomber… on n’y peut rien… tu n’es pas responsable… moi non plus. Il fallait bien que cela arrive un jour. C’est à chaque fois la même chose… ce n’est pas la peine de se jouer la comédie. »
Roberto haussa les épaules. Silence.
« A quoi tu penses ? continua t-il.
-…
- Tu ne penses jamais toi, Madame est au-dessus de tout cela, tous ces petits problèmes qui nous bouffent la vie, nuit et jour, hein ?
-…
- Tu as bien raison. »
Il donna une petite tape sur l’épaule de la jeune femme.
« Tu vois tous les deux, on s’entend plutôt bien, c’est vrai… mais… mais j’aimerais que tu puisses me parler de temps en temps, que tu prononces des sons, n’importe quoi… Je ne supporte plus de te voir là, dans cette pièce, silencieuse.
-….
« C’est pour cela Lily, c’est fini entre nous. Si j’avais … Tu m’entends ?... Non… Ce jour là j’aurais mieux fait de choisir un pot de fleur, oui, ou une lampe, un meuble, n’importe quoi mais pas toi ; je n’en peux plus, excuse-moi, mais je n’en peux plus de te voir ! »
Il finit sa phrase en criant.
« Regarde-toi ! On dirait un pantin ! »
-…
« J’ai tout fait pour sauver notre amour… Mais c’est fini, il faut qu’on se sépare. Ma décision est prise
Alors Roberto se laissa tomber sur une chaise face à Lily et ses longs cheveux bruns qui tombaient sur ses frêles épaules. Elle était belle. Il sourit.
 « Je ne vais pas t’abandonner, rassure-toi, on ne sait pas sur quel pervers tu pourrais tomber, ma Lily… »
Il attendit un instant avant de finir sa phrase, le temps de se lever brutalement, de la soulever en l’embrassant sur le front, puis de lui murmurer à l’oreille :
« Je vais te tuer. »
Il se saisit du mannequin de vitrine puis le porta jusqu’à la fenêtre,  au 101e étage. Il la regarda tendrement, les yeux humides, puis la jeta dans le vide.
« Personne ne saura d’où elle est tombée. Et puis pour ce qu’il en restera. »

mercredi, 19 avril 2017

Petits sauts

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Rue de l'Évangile, Paris 18e

mardi, 18 avril 2017

Le sucre

Posé sur une chaise, les jambes croisées et les cheveux qui faisaient mal, je regardais les passants, les chiens et les oiseaux. La vie était là devant moi. J’ai commandé un café.
Je voulais un bon café, avec un peu de fumée, tout juste assez, histoire de pouvoir me dire quand il serait posé sur la table, avec le morceau de sucre qui dormirait sur la soucoupe, qu’il devait être bien chaud, juste comme je l’aime. Sans fumée, le café donne l’impression d’être froid et l’on pressent que le sucre ne fondra pas, que bien au contraire il résistera fièrement aux assauts de la petite cuillère et qu’il n’y aura rien à faire, que l’on pourra tout tenter, le sucre ne fondra pas.
Un chien est passé  sur le trottoir en face. Il s’est arrêté un moment près d’un lampadaire, a reniflé puis est reparti tranquillement ; une mouche le suivait.
Alors le garçon est apparu à l’autre bout de la terrasse avec un plateau qui évitait de justesse la tête des consommateurs. Il arrivait, assez rapidement, je ne voyais pas ce qu’il y avait sur le plateau, peut-être n’était-ce pas mon café mais un thé pour la grand-mère à côte, une grenadine pour la petite fille, un demi pour… oui, peut-être, mais… non… le garçon venait bien vers moi, il m’a jeté un regard, il n’y avait plus de doutes, c’était bien mon café.
« Ce n’est pas possible… et si le sucre ne fond pas, je ne vois pas de fumée ». J’ai essuyé mes mains sur mon pantalon, elles étaient moites ; je paniquais. « Il n’y a pas de fumée, je suis sûr qu’il n’y a pas de fumée.»
Le garçon approchait, il était tout proche et il souriait. « C’est un vicieux, il sait parfaitement que le sucre ne fondra pas. »
Je me suis levé précipitamment, des consommations se sont renversées sur les tables voisines, puis je suis parti en courant et en pleurant. J’ai bousculé des passants ; je ne savais plus où j’étais.

lundi, 17 avril 2017

Love

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Rue de l'Évangile, paris 18e

dimanche, 16 avril 2017

La sirène de l’île Saint-Louis

Un soir de printemps sur un quai de l’île Saint-Louis, une lumière claire et chaleureuse ; la nuit tombait doucement, en prenant tout son temps, pour se faire plus douce encore que la veille.
Sur l’autre rive, une femme sur un banc, les jambes serrées, la tête baissée, qui regardait je ne sais quoi avec un air d’abandon.
J’ai souri à cette femme.
D’où j’étais je ne pouvais que deviner sa bouche et ses yeux, quant à ses cheveux ils étaient longs et blonds et touchaient presque le banc. Elle ne devait plus y voir grand chose pour écrire, il me semblait qu’elle écrivait ; elle pouvait tout aussi bien dessiner ou encore planter des notes sur une portée, ou faire sa liste des courses ; tout était possible.
Soudain elle s’est levée, j’ai frémi, elle s’est mise à danser, quelques pas de danse légers, trois petits tours pour se retrouver face à moi là-bas les jambes jointes, les bras repliés sur sa poitrine, la tête sur une épaule.
J’ai couru le long du quai le regard ancré sur elle.
Elle était devant moi, sans aucune réaction ; je reprenais mon souffle.
« Ma… Mademoiselle ?
- Hum… »  m’a-t’elle répondu les yeux dans les étoiles, deux agates. On entendait le clapotis tout près.
Lentement son bras droit s’est levé, sa main fine et gracieuse a suivi le mouvement comme à contre cœur puis s’est redressée à l’horizontale. Elle a soufflé, son bras est retombé. Aucune réaction sur son visage ; il n’était pas froid, non, juste une lointaine amertume qui s’en dégageait.
« Vous m’entendez ?
- Hum…
- Mademoiselle, si vous m’entendez faites-moi signe, je ne sais pas… clignez des yeux par exemple. »
Ses yeux n’ont pas bougé. Le vent maintenant était froid et sec ; j’ai tapé des pieds sur les pavés. Puis j’ai levé la tête dans la direction de son regard, c’était une étoile plus grosse que les autres, clignotante et pimpante.
Je me suis tourné vers elle.
« Mademoiselle… »
Le clapotis tout près.
Mon regard s’est à nouveau porté vers l’étoile. J’ai joint les mains devant ma bouche pour souffler dessus et les réchauffer.
Subitement l’étoile a disparu. Je me suis aussitôt retourné vers elle. Elle se déshabillait.
« Qu’est-ce que…», ai-je murmuré. 
Elle était maintenant nue, blanche et gracieuse, et s’est avancée dans ma direction ; j’étais planté dans les pavés. Un sourire, enfin, mais ses yeux restaient comme possédés. Alors elle m’a écarté d’un geste sûr, son regard a plongé dans la Seine, juste là derrière moi, puis elle a plongé.
Pas une éclaboussure ; les clapotis.
Je l’ai cherchée un instant à la surface de l’eau ; elle n’est pas réapparue.
Assis sur le banc, j’ai allumé une cigarette.

vendredi, 14 avril 2017

Du vent

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Saint-Malo, décembre 2015

jeudi, 13 avril 2017

Une odeur de roussi

Debille était heureux en se réveillant ce matin-là, très heureux. Tellement joyeux qu’il descendit les six étages en sautant les marches par plusieurs, trois, quatre, voire cinq à la fois, au risque de se péter une cheville, ce qui aurait été terrible ; gâcher un tel état de grâce.
Dans la rue, ébloui par le soleil, Debille s’en alla, chantant et sautillant, comme ivre, franchissant les carrefours en mimant jouer de la flûte, traversant les boulevards en toréant avec les voitures.
Avait-il bu ? Fumé ? Etait-il amoureux ? Toujours est-il que l’inévitable se produisit, petit imbécile, parce qu’heureux il se croyait tout permis.
« Le choc… Ecoutez monsieur, il a été terrible.
- Il n’en reste plus rien.
- Regardez tout ce sang.
- Il n’a pas crié.
- Il n’a pas eu le temps.
-Vous croyez qu’il était saoul ?
- Je ne sais pas, peut-être.
- « Je suis heureux, je suis heureux », qu’il chantait, tu parles s’il est heureux maintenant.
- C’est atroce.
- Ca oui…terrible.
- Faut fermer ses yeux.
- Il avait de la famille ?
- Vous croyez ?
- Quelle horreur ! »
Les témoins : Mme Huche, la boulangère, Juliette, sa fille, Pierrot, le brocanteur, une prostituée et un touriste japonais (ces deux derniers sont repartis ensemble).  
Les pompiers, la police et la dépanneuse firent place nette une heure plus tard. La dépanneuse mit du temps à dégager la voiture car Debille avait un bras coincé dans le pot d’échappement.
« C’est d’là qu’elle venait l’odeur de roussi », dit Mme Huche en s’éloignant.

mercredi, 12 avril 2017

Lignes

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Le Tréport, 2015

vendredi, 07 avril 2017

Un petit renseignement

« Monsieur !
- Oui ?
- Je cherche la rue des Dix ?
- La rue des quoi ?
- La rue des Dix.
- La rue des Dix… Ah oui… attendez… »
J’attendais devant une boulangerie, une longue file,  et c’était à moi que cette superbe femme italienne s’adressait.
« Vous la connaissez ? »
La rue des Dix était enfouie quelque part dans mes souvenirs, mais où ? Et les Dix quoi ? Je ne voulais pas lui demander la précision de peur d’être ridicule. Elle cherchait la rue des Dix, un point c’est tout. Je sentais les regards posés sur nous deux qui discutions ainsi tranquillement ce dimanche matin. Beaucoup de jaloux.
« Oui, oui, attendez... la rue des Dix… c’est idiot, vraiment, vous n’allez pas me croire…
-…
- C’est vraiment ridicule… parce que justement… je ne sais jamais où elle est.
-…
- Vraiment, c’est idiot. J’ai peur de vous répondre une bêtise, de vous envoyer dans la rue des Roses, vous voyez, ça ne serait pas terrible… vous n’avez rien à y faire rue des Roses, n’est-ce-pas ?
- Non...
- Voilà… quelle histoire… »
Elle a souri faiblement, navrée,  puis a acquiescé.
« Merci quand même »
Puis elle est partie.

mercredi, 05 avril 2017

Qu'est-ce tu dis ?

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Le Tréport, 2015

dimanche, 02 avril 2017

Et voilà

Dans le café, peu de monde, quelques habitués, une femme avec un foulard et un chien, la patronne, le fils de la patronne. Au fond de la salle deux enfants jouent. Ils sont seuls sous le regard bienveillant de la patronne.
Deux petits vieux entrent lentement, l’un sent la pisse, un léger parfum qui le suit et reste un instant en suspend devant mes narines jusqu’à ce qu’un faible mouvement d’air ne le pousse plus loin, vers le fond de la pièce, où ils s’assoient
Ils ne parlent pas, tout juste ont-ils un mouvement de la tête pour la patronne. Le plus vouté pose ses mains recroquevillées sur le bord de la table puis me jette un regard. L’autre sort un paquet de cigarillos d’une des poches de son veston et le dépose sur la table.
Ils commandent deux ballons de côtes-du-rhône. La femme au foulard descend du tabouret, laisse quelques pièces sur le comptoir et sort. Son chien résiste, elle tire sur la laisse, les quatre pattes glissent sur le carrelage puis se mettent en route.
Je finis mon café, croise le regard du petit vieux vouté. J’allume une cigarette et l’allumette grille dans le cendrier. C’est un ancien cendrier, bleu usé, ça ferait une belle photo, ou un beau dessin. Je tente le coup, d’abord de profil, de trois quart, puis l’abstrait… j’abandonne, je commande un autre café.
Les deux petits vieux ne parlent pas. Le plus vouté a le regard dans le vide, l’autre fume le cigarillo.
Entre une femme, les deux enfants crient « Maman ! » ; elle est chargée, deux sacs pleins, elle sourit à ses enfants, pose ses sacs, se penche en avant les bras tendus, les embrasse, commande un café puis discute avec la patronne. Alors les enfants traversent la salle du café et reprennent leur jeu.
Les petits vieux se lèvent et traversent la salle, pas à pas, , puis ils disparaissent dans la rue. Les deux enfants arrêtent leur jeu pour prendre d’assaut leur table, une chaise bascule, la mère accourt et récupère l’enfant juste à temps.
La luminosité aveugle Léon et Dimitri pendant les premiers pas dehors, puis très vite ils cessent d’écarquiller les yeux.
Dimitri :
« Je me sens vieux, il y a des choses auxquelles je ne peux plus me faire. »
Il n’y a pas grand monde sur le trottoir, quelques voitures passent dans la rue.
Léon hoche la tête :
«Hum…
- Il va bien falloir que je quitte tout cela un jour… les balades, les cafés, les rues, les passants.
- Tu y penses ?
- Oui.
- Souvent ?
- De plus en plus souvent. »
Dimitri tourne la tête vers son ami :
« Ca m’arrive aussi.  Je me suis toujours dit que j’avais le temps d’y penser… Ca arrive vite… Je n’aurai bientôt plus le temps d’y penser.
Léon sourit.
- Ca te fait rire ? demande son copain.
- Ca ne sert à rien d’y penser. Ces arbres, ces visages, ces fleurs, ces rires, ces larmes, il faut en profiter jusqu’au bout, à quoi cela sert d’y penser. C’est ça qui est usant.
Il tire une bouffée de son cigarillo.
- Je riais parce que je m’imaginais en train d’y penser, tu vois, comme nous actuellement, et hop ! je disparaissais. Mourir en y pensant ; ce serait vraiment ridicule.
- Ridicule, ça oui. »
A l’autre bout de la rue un bus chargé arrive. Il avance vite, très vite, trop vite certainement, parce que dans le virage il se renverse ; le chauffeur n’y peut rien, il grimace le cou tendu, les veines gonflées, les yeux exorbités. Le bus tombe sur le côté, écrabouillant les deux petits vieux.