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lundi, 01 mai 2017

En finir avec ce couillon

« La Terre chavire. »
Il se tenait sur le trottoir, un grand manteau noir, une tête de rapace, quelques cheveux encore, l’œil qui suivait les passants qui se hâtaient devant cet hurluberlu aux paroles décousus.
« Personne pour la rattraper… tout doucement, avec un brin d’ironie… elle s’arrête de tourner. »
Il faisait de grands gestes avec les bras, des ronds, des boucles. Ses yeux scrutaient homme, femme, enfant, et tous fuyaient ce regard perçant.
« Trop tard pour les regrets, les regards… l’amour. Il est trop tard pour vivre… imbéciles que vous êtes, votre fin est là. »
Balbuzard se moucha sur le revers de son manteau, arbora un léger sourire puis pointa du doigt un homme d’une cinquantaine d’années portant beau.
« Vous monsieur, oui vous…. »
L’homme voulut presser le pas mais, comme dans un cauchemar, ne faisait que ralentir. D’un coup il se figea, cela dura quelques secondes, puis il se remit en route, vouté, résigné ; une coquille vide. Il passa son chemin.
Balbuzard rit, sardonique.
« Embrassez-vous ! Dansez!… Saoulez-vous… Aimez-vous… une dernière fois… »
Subitement il s’assit sur le bord du trottoir, épuisé, le regard perdu.
« Bonjour », dit un homme derrière lui. Balbuzard se retourna et marmonna quelques mots incompréhensibles.
« Je vous regarde depuis un bon moment, enfin je veux dire je sens quelque chose qui émane de vous, oui, je ne sais pas quoi, poursuivit l’homme.
- Hum. » « Qu’est-ce qu’il me veut ce gus ? » se demanda Balbuzard.
L’homme s’approcha, lui tendit la main :
« Je vous offre un verre. »
Balbuzard haussa les épaules.
« Un verre de vin, venez, on va boire un verre au café là-bas. »
Alors Balbuzard se leva lentement, regarda vers la terrasse au bout de la rue et se mit à marcher, penché en avant, sans attendre l’homme qui le suivit.
Ils s’attablèrent à la terrasse du café.
« Je vole l’âme des passants », dit l’homme.
- Quoi ? Balbuzard sursauta, soudain réveillé.
- Pas de panique ! Pas celles de n’importe quel passant, non… celles que je choisis. »
Balbuzard dévisagea son voisin. « Qui c’est ce crétin ? » se dit-t-il. Pour qui ce prend-t-il ? Il va me faire de la concurrence. C’est moi le voleur d’âme. »
Un silence. Ils burent un coup, puis l’homme reprit :
« Je repère le passant au bout de la rue, là-bas, puis je le fixe, très fort, dans les yeux.
- Hum…
- Alors il ne peut plus m’échapper. Quand il passe devant le café il n’a plus d’âme. Ce n’est pas douloureux ; il ne s’en aperçoit pas, il n’a plus d’âme, c’est tout.
- Ah, intéressant.
- Vous êtes le premier à qui je raconte tout cela. Je ne sais pas pourquoi mais je sens que je peux vous faire confiance. J’avais besoin de me confier à quelqu’un.
- Dans les yeux ? demanda Balbuzard.
- Dans les yeux. Je l’accroche par les yeux, il suffit de très peu de temps, quelques pas, et hop ! Son âme s’envole pour atterrir dans cette boîte ! » L’homme avait haussé le ton et sorti une tabatière d’une poche. Puis il tourna subitement la tête vers Balbuzard qui fuya le regard
- Et vous ?
- Moi ?
-Que faites-vous ?
- Oh, moi…
Un silence.
- C’est cruel tout de même, reprit Balbuzard qui semblait soudain s’amuser.
- Cruel ?! Etes-vous fou ? »
L’homme devint blême. Ses doigts s’étaient crispés sur la tabatière.
« Rien n’est moins cruel que de voler une âme. Puisque je vous dis que mes vict… mes proies… enfin,… ils ne ressentent rien. C’est une petite mort, une mort douce »
Son regard se perdit sur un chien vagabond.
« Ils ne ressentent absolument rien.
- D’accord, d’accord, dit doucement Balbuzard. Et qu’en faites-vous de toutes ces âmes ?
L’homme se calma et esquissa un sourire.
- Cela dépend.  Les bonnes, j’en fais collection, dans des bocaux posés sur une étagère, quand aux autres…
- Les autres ?
- Pffft !…
Sa main fit un grand geste désordonné et frôla le visage de Balbuzard.
- Excusez-moi.
- Pfffft ? C’est-à-dire ?
- Je les brûle. »
Un silence.
Leur regards se séparèrent, chacun dans une direction opposée, puis se croisèrent de nouveau.
« Vous savez, je ne suis pas spécialement heureux de faire cela ; c’est plus fort que moi. »
L’homme but un peu de son vin.
« Et puis il y a des âmes dont on ne soupçonnait pas la richesse, chez des individus d’apparence quelconque. Ce sont les plus surprenantes car emprisonnées des années et des années elles se libèrent soudain. Alors là…
- Alors là ?
- Alors là il faut faire attention, très attention, c’est la débandade, la fuite, l’ivresse ; elles ne demandent qu’une chose, c’est de s’évader.
Il reprit sa respiration.
- Et les âmes perdues, vous en faites quoi ? demanda Balbuzard.
- Ah je vois que vous êtes intéressez.
Balbuzard haussa les épaules.
- Comme ça.
 « Les âmes perdues aussi sont très belles, très attachantes. Mais celles-ci, on ne sait jamais comment les attraper ; elles vous glissent entre les doigts, elles sont très fragiles ; ce sont peut-être celles que je préfère, oui… sans aucun doute ; il faut prendre mille précautions pour ne pas les froisser, les abîmer…
« Bon il est temps d’en finir avec ce couillon. » se dit Balbuzard.
- Regardez-moi bien monsieur.
L’homme tourna la tête vers Balbuzard.
- Vous me prenez pour un fou, c’est ça ? Vous ne me croyez pas. Qu’est-ce que vous f… » L’homme se figea sur sa chaise quelques secondes, les yeux grand ouverts. Puis se leva, soudain vouté, une coquille vide qui alla se perdre dans la foule.
Balbuzard se leva, régla les consommations et alla rejoindre son bout de trottoir. « On aura tout vu. C’est ma rue ici. Non mais des fois. »

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