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dimanche, 07 mai 2017

La mouche rêveuse

 « Tu imagines Blandine !
- Qu’est-ce-que j’imagine ?
La femme, ronde, les joues heureuses, des bigoudis perdus dans les cheveux, lui tournait le dos.
- Tu imagines, un monde sans vaches, sans blé, sans tracteur.
L’homme se tenait la tête entre les mains. Les quelques mèches grises restées plantées sur son crane semblaient attirées par le plafond où une ampoule recouverte de poussière, suspendue à des fils électriques, distillait une lumière jaune.
Sur une toile cirée à carreaux rouges et blancs étaient posés deux couverts.
Blandine, occupée à touiller dans une casserole sur le gaz,  haussa les épaules.
- Tu te rends compte Blandine, je serais assis sur le rocher là-haut.
Son bras indiquait une direction par la fenêtre.
- Mange ta soupe Marcel, je vais amener le pot-au-feu.
La femme retira une cuillère en bois de la marmite, goûta - un cornichon tomba sur le carrelage - hocha la tête puis éteignit la cuisinière. En quelques secondes le cornichon fut avalé par Pollux qui se lécha les babines avant de retourner s’affaler sur le paillasson. Il soupira.
- Et sur ce rocher dominant la vallée, je pourrai contempler le monde, tel un berger.
L’homme haussa les sourcils, soulignant des rides.
- Dis Marcel, t’es pas bien ce soir ou quoi ?
- Mais si, mais si. C’est la vie Blandine, des moments comme ça.
- Aller mange ta soupe, elle va être froide.
Blandine enleva son tablier, le pendit à un clou, attrapa la marmite fumante, l’apporta à table puis s’assis près de son mari.
- Marcel ! Qu’est-ce que tu as ce soir ? T’es pas bien ! Ta soupe est froide, toi qui en raffoles d’habitude.
Pollux s’extirpa de sa somnolence et se rapprocha de la table.
- C’est marrant la vie, souffla Marcel.
- D’accord, d’accord, aller mange.
Blandine servit une assiette et la déposa devant Marcel.
- Tu sais Blandine…
- Quoi ?
- Je crois que je suis un poète.
- Poète, toi ?
Elle s’arrêta de manger et scruta son mari, inquiète.
- Marcel, ça ne va pas toi ce soir. Tu veux que j’appelle un médecin ?
Il repoussa son assiette en secouant la tête.
- Je ne suis pas malade Blandine. C’est pas une maladie. Je sens quelque chose là en moi.
Il désignait son ventre.
- Bon d’accord t’es un poète. Et alors, ça ne t’empêche pas de manger. Ca mange un poète.
- Et ça boit aussi, ajouta-il en vidant son verre de rouge.
- C’est sûr. T’as pas attendu d’être poète pour ça.
Il haussa les épaules, poussa un soupir, se leva puis se dirigea vers le buffet l’air décidé. Pollux gémit dans son sommeil. Marcel sortit des feuilles du buffet.
- Ton assiette va être froide
- Ca n’a pas d’importance Blandine, ça n’a vraiment pas d’importance. Ecoute plutôt ça.
Il inspira une bouffée d’air puis se lança :
«  La petite jupe bleue
virevolte dans la rue
et sème les « moi ! ». »
Les moi, en deux mots, précisa Marcel.
Blandine, soupçonneuse :
- C’est qui la petite jupe bleue ?
- C’est personne. Une image.
- C’est pas la jeune fille des voisins ?
- Mais non, qu’est-ce que tu vas chercher. Ecoute la suite.
- Pas question ! Tu vas trop loin. Qu’est-ce que c’est que ce truc de petite jupe bleue ?
- Quel truc ? Il n’y a pas de truc ! gémit-il. C’est le début du poème. Essaye de t’élever un peu Blandine, il n’y a pas que la ferme dans la vie. Le tracteur et les vaches, les champs.
- A propos faut que tu changes les embouts.
- Les embouts ?
- Les embouts de la trayeuse, ils sont usés.
- Blandine ! cria Marcel. Elle sursauta, sa cuillère rebondit à terre. De la sauce était tombée sur la table.  Pollux ouvrit les yeux. Il jeta la gueule vers une mouche rêveuse – elle sifflait un petit air tendre – qui effectua un looping puis se dirigea vers la tache.  Le chien reposa la tête entre ses pattes et ferma les yeux.
- Marcel, pourquoi tu cries comme ça. Tu me/
- Marcel ! Marcel ! Il n’y a plus de Marcel, il y a le poète Marcel ! s’exclama-t-il en désignant les feuilles les mains tremblantes. Le grand poète Marcel, dont tout le monde parlera ! Et il frappa brutalement la table.
La mouche rêveuse n’eut pas le temps de finir son gueuleton, touchée par la lourde main. Son vol était désormais chaotique. Elle ne sifflait plus.
- Tout le monde me vénérera, tous à mes pieds. Toi la première Blandine.
- Tu me fais peur Marcel, calme-toi.
- A mes pieds Blandine ! cria-t-il.
- Marcel !
- Blandine ! trancha-t-il, l’index pointé sur ses pieds.
- A mes pieds, tout de suite !
- Ecoute, t’es pas bien/
- La question n’est pas là, lança-t-il d’une voix grave. Ce n’est pas toi qui va me dire si je suis bien ou pas. Agenouille-toi aux pieds du poète Marcel.
La mouche s’écrasa devant le chien sans un bruit. Il l’attrapa d’un coup de langue.
- Oui Marcel…
- Aller !
- Non. Je ne peux pas. C’est ridicule. Son menton tremblait et elle se frottait les mains.
- Blandine, clama Marcel, que la honte s’empare de ton âme. Tu ne mérites plus…
- Je… je… je ne… je ne mérite plus quoi ?
- Tu ne mérites plus de vivre.
- Mais qu’est-ce que tu racontes ? Elle pleurnichait. Les yeux de son homme brillaient.
Le chien avait avalé la mouche.
- Arrête. Je t’en supplie. Tu… Tu n’es plus toi. Marcel !
Les voisins entendirent deux coups de fusil, suivi d’un troisième peu après. Arrivés en catastrophe à la ferme, ils découvrirent les deux corps. Un cahier finissait de se consumer dans l’évier.

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