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samedi, 13 mai 2017

L'artiste

C’était un jour d’hiver, il ne faisait pas vraiment froid. C’était calme, c’était bien. J’étais installé dans un café sur une vieille banquette, le regard perdu sur le carrefour juste en face, avec le visage qui commençait à bruler derrière la vitre frappée de plein fouet par le soleil.
Une flopée de passants débouchait sur le carrefour après être passés dans la rue à gauche occupée sur toute la largeur par un marché. C’était un beau marché, je ne pouvais le voir en entier, les derniers étals seuls m’apparaissaient, des fruits, mais à la vue des visages réjouis et démarches épanouies, je savais que c’était un marché réussi.
Distraitement je touillais mon café. Beaucoup de belles femmes ce matin là. Il faisait presque doux.
Et puis il est arrivé, un type incroyable. Il est apparu là, juste devant le café puis s’est arrêté au beau milieu du carrefour, une mitraillette entre les mains. Des Oh ! et des Ah ! ont fusé de toutes parts.
L’individu était vêtu d’une grande cape noire qu’il a réajustée après s’être arrêté ; une chevelure abondante, blanche et épaisse, ramenée en arrière, laissait éclater un front creusé de rides si profondes qu’elles semblaient signifier quelque chose. Les passants ont pris peur, certains ont crié, une femme avec un enfant dans les bras, d’autres se sont enfuis en courant, laissant tomber ici et là des sacs pleins d’oranges, de poireaux, de viande, un tas de choses qui ont rendu la chaussée glissante. De nombreuses chutes ont suivi, plus ou moins violentes, auxquelles nous assistions stupéfaits du café. Une panique sans nom.
Alors le type a brandi sa mitraillette vers le ciel puis a crié d’une voix déchirée :
« Silence !  Je veux du silence! »
Les passants se sont jetés à plat ventre sur les oranges, poireaux, fromages, viandes, puis n’ont plus rien dit.
« Et la police ? »
Ce cri faible provenait d’une vieille dame restée debout, n’ayant pu plier ses jambes. Le type s’est tourné vers elle, devenue toute molle ; elle s’est transformée en un petit tas par terre, sur les pavés encore humides, la rosée du matin.
«  Ecoutez-moi bien! Vous allez faire comme si je n’étais pas là. »
Les gens n’ont pas bougé. Dans le café nous étions tous prostrés, même la patronne qui cinq minutes plus tôt râlait contre un commissaire de police qui était entré avec un sandwich pour consommer. « Commissaire, commissaire, j’t’en foutrais moi, j’veux pas l’savoir, des sandwichs, j’en fais. »
Le  type dehors s’est raclé la gorge, puis a roté, un rot puissant qui nous a tous fait trembler.
« Vous allez tous reprendre le cours normal des choses: marcher, acheter, parler, rire, pleurer, faites ce que vous voulez, mais je veux vous voir vivre! »
Il a fait un tour sur lui-même, lentement, en scrutant tout le monde.
« Et quand je crierai « stop», Je ne veux plus voir quelqu’un bouger, plus un geste… compris? »
Un enfant s’est mis à pleurer, sa mère aussitôt l’a fait taire en plaquant sa main contre sa bouche pleine de chocolat.
« Tout le monde debout! »
Les commerçants les premiers se sont relevés puis ont repris leurs activités, les mains tremblantes. « Regardez ces poireaux, ces beaux poireaux », mais ce n’était qu’un murmure.
A leur tour les passants se sont levés en se regardant les uns les autres les yeux ronds. Le type a sorti une buche de son sac en toile puis un marteau, un burin, et il a attendu un moment comme cela en regardant partout autour de lui, la mitraillette posée à ses pieds.
Les gens ont recommencé à marcher, ne sachant trop où aller, les jambes tremblantes et la mâchoire serrée.
« La vie normale, reprenez la vie normale!», a crié le type. Il désignait certains d’entre eux avec son marteau, personne ne disait mot, et soudain :
« Stop! »
Les passants se sont aussitôt arrêtés. Le type a alors fermé un œil, posé la buche sur la charrette d’un marchand de légumes puis il a commencé son travail. Il sculptait le bois, un mégot planté entre ses lèvres, et ne relevait la tête que rarement, comme si d’un seul coup d’œil il pouvait saisir la scène en son entier.
Dans les rues avoisinantes les passants formaient une masse compacte avec des visages effarés, sur lesquels se mêlaient la stupeur, le doute, parfois un sourire nerveux. Les victimes du carrefour elles, étaient dans un état second et tentaient tant bien que mal de rester immobiles. On sentait chez certains hommes une sorte de honte, un malaise qui rayonnait sur leurs figures décomposées à ne rien tenter, à rester comme cela con, sans bouger, la bouche entrouverte.
Soudain le type a jeté à terre ses outils, furieux.
« Je veux de la musique, du Bach, seul Bach pourra m’aider, je n’y arrive pas».
Il y avait de la tristesse dans sa voix, ses yeux brillaient, il tremblait légèrement.
« Qu’est-ce qu’il lui arrive ? m’a demandé une petite vieille assise juste à ma droite. J’ai haussé les épaules sans la regarder.
« Heureusement pour eux, il ne pleut pas », a-t-elle ajouté.
Je l’ai regardé un instant puis il y a eu du bruit dans la rue. Devant la porte d’un magasin de disques, un homme en blouse, le ventre rebondi, a levé la main timidement. Le type a souri et lui a fait un signe comme pour lui demander de lui apporter quelque chose : « Amène ta camelote mon gros !»
Dix minutes plus tard du Bach retentissait dans tout le quartier à en faire péter les vitres, avec ce fou qui dansait maintenant autour de sa sculpture, une danse très lente, les yeux  mi-clos ; il avait l’air heureux. Puis il s’est remis au travail.
Cela a duré une heure environ. Personne n’osait sortir du café de peur de se faire trouer.
Dés qu’il a eu fini, il s’est enfui sans mot dire, son œuvre sous le bras, en laissant sur la charrette ce petit mot griffonné : « Merci ».

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