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jeudi, 11 mai 2017

La gondole d'Alphonse

Paris, le 1er octobre 2015
 
Monsieur le chef des carabinieri,

Tout d’abord permettez-moi de préciser qu’à l’heure où je vous écris je suis pleinement sain d’esprit et que je n’ai absorbé aucune substance qui pourrait avoir altérer ma conscience, que mon entourage me considère comme ayant la tête sur les épaules et le sens des responsabilités. D’autre part, je suis pleinement conscient que cette lettre pourra me faire passer au mieux pour un touriste victime d’une insolation, au pire pour un dingue. Mais je ne peux plus garder cette histoire pour moi-même. Je n’ai jamais osé la raconter à mes proches ; ils ne m’auraient jamais cru et se seraient peut-être même inquiétés de ma santé mentale. Bref. Alors voilà.
Nous étions en vacances en septembre à Venise. Le 8, alors que je déambulais sereinement dans les ruelles, je suis tombé sur un cul-de-sac, Rio de Ca Garzoni, un petit quai donnant sur un canal tranquille. Il faisait beau, il faisait chaud, le coin était calme. J’ai donc décidé de m’asseoir un moment pour écouter la terre tourner. J’étais là, seul, dans un silence total, perdu dans mes pensées, quand mon regard s’est porté vers la droite, par où un bruit de clapotis se faisait entendre. Une gondole arrivait paisiblement. Mais un détail m’a vite surpris : il n’y avait pas de gondolier debout à l’arrière. J’ai attendu qu’elle se rapproche, qu’elle arrive à ma hauteur ; je me suis levé pour regarder à l’intérieur, à l’avant, à l’arrière : personne, il n’y avait personne à bord ! Elle est passée tranquillement devant moi sans faire de bruit, et j’étais là, abasourdi. Je me suis pincé jusqu’au sang - j’en ai encore la marque sur le bras – mais je ne rêvais pas. Rien à faire. La gondole avançait, seule, majestueuse. Je l’ai suivie des yeux tant que j’ai pu, puis elle a disparu en arrivant dans le Grand canal. Je suis resté un moment debout les bras ballants, ne sachant quoi faire, quoi dire, quoi penser. Sur ce un couple de touristes est arrivé et j’ai quitté le coin, après avoir noté le nom de la ruelle sur un bout de papier.
Voilà. Je dois vous dire que cette histoire m’a laissé perplexe et que j’y pense chaque jour. C’est même devenu une obsession ces derniers temps ; c’est pourquoi je vous écris en désespoir de cause. Auriez-vous une explication rationnelle à ce que j’ai vu ? Avez-vous déjà entendu parler d’une telle histoire ?
 Veuillez agréer, monsieur le chef des carabinieri, mes salutations distinguées.
 
Alphonse Cox
 
 
 
Venise, le 8 octobre 2015

Monsieur Cox,
Autant vous le dire tout de suite, votre lettre me laisse perplexe. C’est la première fois que j’entends parler d’une gondole fantôme. Et cela fait plus de 30 ans que je suis carabinieri à Venise. Monsieur Cox, n’auriez-vous pas le jour de votre « aventure » goûté à quelque vino rosso de notre belle Vénétie ? Un verre, deux verres, on discute, trois verres, et puis un autre, hein, c’est les vacances, on en profite. Alors forcément, avec la chaleur… les hallucinations. D’autre part, cher Monsieur Cox, s’il vous arrive régulièrement de vous asseoir au bord de l’eau pour «écouter la Terre tourner », peut-être devriez-vous consulter un médecin. Parce que voyez-vous, moi, quand je m’assieds au bord de l’eau, c’est pour pêcher, ou pour faire la sieste… jamais je n’ai entendu la Terre tourner. Mon collègue Emilio non plus. Enfin, à tout hasard, j’ai transmis votre lettre au service des archives. Ca va les distraire.
Je vous prie de croire, Monsieur, en mes sincères salutations.
 
Alberto Moretti
 
P.-S. : N’auriez pas vu le gondolier courir sur l’eau derrière sa gondole par hasard ?
Emilio Giovani
 
 
Paris, le 14 octobre 2015

Monsieur Moretti,
J'ose espérer que vous n'étiez pas dans votre état normal lorsque vous avez gribouillé votre lettre, je veux dire votre torchon, en réponse à mon courrier du 1er octobre. Vous ne savez sans doute pas à qui vous avez affaire Monsieur Moretti. Il aurait été plus prudent de votre part de vous renseigner sur mon état civil avant de vous lancer sur les chemins tortueux et périlleux du sarcasme. Le ciel risque fort de s'assombrir au-dessus de votre petite  tête, ainsi que sur celle de votre collègue Emilio Giovani. Vous pouvez lui confier que son post-scriptum m'a fait beaucoup rire. Si si, je vous assure. En imaginant son avenir.
Je ne vous salue pas.
Alphonse Cox
 

16 octobre. Dans un bureau des carabinieri, à Venise. Temps pluvieux, un peu de vent.
"Bien le bonjour messieurs.
- Mais… qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entré ici ? demanda Moretti, stupéfait.
- Alphonse. Alphonse Cox. Lequel de vous deux est Emilio ?
- C’est moi."
Cox plonge la main à l’intérieur de sa veste et en sort un pistolet équipé d’un silencieux. L’effet est impressionnant. Moretti et Giovani se regardent effarés. On entend le clapotis de l’eau en bas dans le canal.
"Tiens, prends ça." Tum ! Tum !
Deux balles dans la tête.
"Et ça c’est pour toi Moretti."Tum ! Tum !
Deux balles dans les parties. Lui et sa femme font lit à part depuis un moment déjà, mais enfin... Alphonse range son pistolet dans sa veste et se penche sur Moretti qui agonise :
"Alphonse n’aime pas qu’on se foute de sa gueule."
Fin d’après-midi, dans le bureau du chef des carabinieri. Il pleut toujours.
« A votre avis patron?
- Hmm...
- C'est un dingue, buter deux flics pour une histoire de gondole fantôme.
- Hmm...
- Ca va patron ?
- Je réfléchis
- Bon, moi j'y vais. A demain.
- Hmm.
 

17 octobre au petit matin. Grand ciel bleu.
« Patron ?
- Oui.
- On n’a rien trouvé sur cet Alphonse Cox. Inconnu au bataillon.
- Normal.
- …????...
- Ecoute-moi Flavio. J’ai réfléchi toute la nuit. Il n’existe pas Alphonse. Il n’y a jamais eu d’Alphonse Cox.
- Je ne comprends pas.
- C’est un rêve, ou un cauchemar, comme tu veux. Nous sommes des personnages dans un rêve.
- C’est une blague ?
- Pince-moi le bras.
- … ???...
- Aller andouille, pince-moi fort le bras. C'est un ordre.
- …
- Plus fort ! Aller quoi, un peu de nerf, vas-y, plus fort.
- Je ne peux pas plus.
- Tu vois : je ne sens rien ! C’est un rêve !
- C’est délirant.
- C’est cette histoire de gondole fantôme qui m’a mis la puce à l’oreille. C’est une vieille légende vénitienne.
- Mais qui rêve ? C’est vous ou c’est moi ?
- Impossible à dire.
- Quand je vais raconter ça à mon amoureuse, elle va fuir à toute jambe.
- Ne lui dis rien. Elle n’existe peut-être pas dans la réalité. Et tu peux te réveiller à tout moment.

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