Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 17 mai 2017

Au clair de la lune

L’air était doux ce matin-là. Les oiseaux chantaient et Laurent Tréport sifflait, les mains dans les poches ; il venait de jeter un bâton au fond du jardin et son chien était parti ventre à terre quand le facteur sonna au portail. « Un recommandé pour vous M. Tréport ».
Il signa le reçu et examina l’enveloppe avec l’entête « Institut national de recherche sur le voyage dans l’espace ». « Quesako ? » se demanda-t-il tout sourire. Il saisit le bâton dans la gueule du chien et le renvoya à l’autre bout du jardin. « Aller va chercher Fripouille ». Puis il ouvrit l’enveloppe.
Deux jours plus tard, un mardi. Pluie et vent. L’été était fini.
« Bonjour M. Tréport, je me présente, Franck Lumière, dit l’homme
en refermant la porte d’un bureau blanc immaculé.
- Vous devez vous demander pour quelle raison vous avez été
convoqué à l’INRVE ?
Tréport opina.
- Un peu oui.
- Bien, voilà… Allons droit au but. Vous aimez l’aventure?
- Heu… Ca dépend. Qu’est-ce que vous appelez aventure ?
Lumière sourit.
- L’aventure avec un grand A. Unique. Exceptionnelle ! Une opportunité comme jamais encore un homme n’a eu. Vous avez une chance inouïe M. Tréport.
- Ah ! Etonnant, je n’ai jamais gagné au Loto, répondit Tréport, intrigué. Et je peux savoir de quoi il s’agit ?
- Mais cette chance M. Tréport, il faut savoir la saisir. L’accepter. Lumière s’était penché vers son interlocuteur au-dessus du bureau, puis lentement, en articulant chaque syllabe :
- Prendre conscience du cadeau qui vous est fait.
Tréport, déconcerté :
- Si vous me disiez de quoi il s’agit ?
Lumière s’adossa à son fauteuil et resta silencieux. Puis, dévisageant Tréport :
- Vous avez le vertige ?
- Pas que je sache.
L’homme acquiesça.
- Bon, c’est quoi cette histoire ? Je dois aller bosser moi.
- M. Tréport, je n’irai pas par quatre chemins.
Lumière se leva solennel, et pointa du doigt Laurent Tréport.
- Vous avez été choisi pour participer à un voyage dans l’espace.
Tréport sourit.
- Un voyage dans l’espace ?
- Oui, vous avez bien entendu. Un voyage dans l’espace. Toutes mes félicitations M. Tréport !
- C’est une blague ?
- Pas du tout.
- Mais allez… Elle est où la caméra ?
- Je vous assure. Le logiciel vous a choisi, vous, M. Tréport, pour cette grande aventure.
Tréport s’impatientait maintenant.
- Bon, écoutez, j’ai autre chose à faire que d’écouter vos conneries. Je m’en vais, dit-il en se levant.
- Vous ne pouvez pas partir M. Tréport, répondit froidement Lumière. Vous avez franchi la porte de cet immeuble, et vous ne pourrez plus en sortir. Votre portable a été neutralisé.
Tréport s’assit.
- C’est du délire votre truc. Vous n’avez pas le droit !
- Le droit, le droit… C’est un programme top secret. En liaison direct avec l’Elysée. Il ne sera rendu public que lorsque vous aurez décollé. Rendez-vous compte de la chance que vous avez. Etre le premier homme à partir tout droit dans l’espace.
- Je n’ai aucune intention de partir dans l’espace. J’ai ma vie ici. J’ai un boulot, mon chien, des copains, ma mère vieillissante, c’est n’importe quoi.
- Ne vous inquiétez pas. Tout est prévu. Votre mère sera prise en charge, ainsi que votre chien, Fripouille, c’est ça ?
Tréport se tassa dans son fauteuil.
- Quand à votre travail, ils ont reçu une lettre de démission.
Tréport se sentit mal. Une boule au ventre. Il se redressa.
- Vous avez bien dit « tout droit dans l’espace » ? Donc il n’y aura pas de retour. Vous m’envoyez à la mort ! Vous n’avez pas le droit ! réagit-il.
- Tss Tss. Mais pas du tout, vous aurez de quoi vous nourrir et vous distraire pour au moins 100 ans. Alors vous voyez… Et la mort… sur Terre aussi vous seriez mort.
- Oui, mais je serai seul.
- Ah ça oui. Mais rendez-vous compte M. Tréport, vous allez représenter l’espèce humaine dans l’espace ! C’est extraordinaire ! Des milliers de gens donneraient n’importe quoi pour être à votre place.
- Bah justement, pourquoi moi ?
- C’est le logiciel qui a décidé.
Un silence se fit. Tréport tenta de maîtriser sa respiration, il avait appris cela pendant ses cours de yoga. Il esquissa un sourire :
- Je fume.
- Ah ça, vous ne pourrez pas dans l’engin.
- Je bois.
- Ca non plus. Question de chargement. Trop lourd les bouteilles.
- J’ai fait une dépression l’année dernière.
- Mais tout cela est idéal ! L’être humain a ses petites faiblesses. Et puis concernant l’alcool et la cigarette, considérez que ce voyage représente une chance inouïe pour tout arrêter.
La jambe droite de Tréport était maintenant secouée de mouvements nerveux.
- Mais c’est quoi le but de cette mission ?
L’homme sourit.
- On a reçu il y a peu un message venant de l’espace. Un son. Le but de ce voyage est d’aller à la rencontre de ce son.
- Vous m’envoyez dans l’espace à la rencontre d’un son ?
Lumière acquiesça.
- Vous allez devenir célèbre, très célèbre M. Tréport.
- A quoi il ressemble ce son ?
Lumière sourit, puis d’une voix chaude et rassurante demanda :
- Vous connaissez, bien entendu, « Au clair de la lune » ?
Laurent Tréport haussa les épaules.
- Comme tout le monde.
- Et bien il s’agit tout simplement des six premières notes. « Au clair de la Lun neu… » Vous voyez ?
Tréport voyait. Très bien. C’est à ce moment qu’il commença à perdre les pédales. A crier qu’il voulait rentrer chez lui, se balader dans son jardin, voir son chien Fripouille, ses collègues de boulot. Que l’espace il s’en foutait, qu’il voulait voir un avocat, boire un coup avec son meilleur ami. Cela dura quelques minutes. On lui fit une piqure puis il s’effondra en pleurs. Deux hommes vinrent le chercher et l’amenèrent, dans une grosse voiture noire aux vitres fumées, toute sirène hurlante, faisant fi des embouteillages, à l’aéroport du Bourget. Il fut embarqué à bord d’un jet qui décolla aussitôt pour la Guyane.
C’est en jeep que Tréport, éberlué, arriva sur le pas de tir.
Les énormes moteurs de la fusée rugirent dans le matin paisible, sortant la forêt toute proche de sa torpeur, et un cri profond et tragique s’éleva en trombe vers le ciel.
« France Inter il est 8 heures, le journal.
La fusée Ariane A, A pour Aventure, a lancé il y a quelques heures un homme, un certain Laurent Tréport, volontaire bien entendu, à la rencontre d’un son provenant de l’espace capté il y peu. Il s’agit d’une première dans l’histoire de l’humanité. Ce lancement divise la communauté scientifique, certains pensant que ce projet, sans possibilité de retour, est une pure folie. L’avenir nous le dira. »
 

Écrire un commentaire